Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/73

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

de l’eau dans le tonneau des Danaïdes, dont j’essaye en vain de remplir le fond absent, et dont l’eau s’écoule avant qu’elle y soit versée, tant l’ouverture en est large et l’issue facile ?

[19] Jupiter. Eh bien ! si Timon n’a soin de boucher cette ouverture et cette issue, tu t’en échapperas au plus vite, et il trouvera aisément sa pioche et sa peau de chèvre dans la lie du tonneau. Mais partez tous deux, enrichissez ces hommes ; et toi, Mercure, souviens-toi, en revenant, de m’amener les Cyclopes de l’Etna pour qu’ils raccommodent les pointes de ma foudre : j’aurai bientôt besoin de la trouver aiguisée.

[20] Mercure. Avançons, Plutus. Qu’est-ce donc ? tu boites ? J’ignorais, mon brave, que tu fusses tout ensemble aveugle et boiteux.

Plutus. Je ne le suis pas toujours, Mercure ; seulement, quand Jupiter m’envoie vers quelqu’un, je ne sais pourquoi je deviens lourd et je cloche des deux jambes, si bien qu’en arrivant péniblement au terme du voyage, je trouve déjà tout vieux celui qui m’attend. Mais, quand il faut m’en retourner, tu croirais que j’ai des ailes ; je vole plus vite que l’oiseau : à peine la corde est-elle tombée, que je suis proclamé vainqueur ; j’ai franchi le stade avant que les spectateurs m’aient vu courir.

Mercure. Ce n’est pas très vrai : je pourrais te citer des gens qui, n’ayant pas hier une obole pour acheter une corde, sont devenus tout à coup riches, opulents ; ils se prélassent sur un char attelé de chevaux blancs, et ils n’avaient pas même un âne : les voilà couverts de pourpre, les doigts étincelants de bagues, croyant rêver, sans doute, qu’ils sont devenus riches.

[21] Plutus. Cela est différent, Mercure ; je ne me rends pas chez eux sur mes jambes ; et ce n’est pas Jupiter qui m’y envoie, c’est Pluton, qui est aussi un donneur de richesses et un faiseur de présents, comme son nom l’indique[1]. Lorsqu’il faut que je passe d’un maître à un autre, on m’emballe dans un testament, on me scelle avec soin, et l’on m’emporte comme un paquet : cependant le mort gît dans un coin obscur de la maison, les genoux à peine couverts d’une vieille guenille, en proie aux chats, tandis que ceux qui m’espèrent demeurent sur la place publique, la bouche ouverte, comme les petits criards de l’hirondelle, attendant le retour de leur mère.

[22] On enlève le sceau du testament, on coupe le lin qui l’attache ; il est ouvert ; on proclame alors mon nouveau maître, c’est-à-dire un parent, on un tuteur, ou un mignon précieux

  1. Le grec l’appelle πλουτοδότης.