Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/82

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

sant un peu d’or : c’est un spécifique merveilleux contre le sang.

Timon. Tu es encore là ?

Gnathonidès. Je m’en vais ; mais tu te repentiras d’être devenu brutal, toi jadis si bon.

[47] Timon. Quel est maintenant celui qui s’avance, un homme au front chauve ? C’est Philiadès, le plus impudent des flatteurs. Ce coquin a reçu de moi un champ tout entier, et deux talents donnés pour dot à sa fille, prix de ses louanges, lorsqu’un jour où j’avais chanté dans un festin, tout le monde gardant le silence, il m’écrasa d’éloges et jura que ma voix était plus mélodieuse que celle des cygnes ; puis, dernièrement, me sentant malade, j’allai le trouver pour lui demander secours ; et lui, l’excellent homme, dès qu’il m’aperçut, me répondit à coups de poing.

[48] Philiadès. Ô l’impudence ! Pourrait-on reconnaître Timon à présent ? Gnathonidès est-il son ami et son convive ? C’est du reste à juste titre qu’il a été puni de son ingratitude. Pour moi, qui suis depuis longtemps seul ami intime de Timon, son compagnon d’enfance, et de la même tribu que lui, je vais agir avec discrétion, pour ne pas avoir l’air de le prendre d’assaut. Salut, cher maître ! Défiez-vous de ces vils flatteurs qui s’abattent sur notre table et qui ne sont que des corbeaux : on ne peut se fier à personne aujourd’hui ; le monde n’est peuplé que d’ingrats et de méchants. Moi, je vous apportais un talent, pour subvenir à vos besoins, quand j’ai appris en route, tout près d’ici, que vous étiez devenu prodigieusement riche. Je viens ; en conséquence, vous donner un conseil ; mais sage comme vous êtes, vous n’avez pas besoin de mes avis ; et vous pourriez en remontrer à Nestor.

Timon. C’est vrai, Philiadès ; mais approche un peu, que je te caresse avec ma pioche.

Philiadès. Citoyens ! l’ingrat m’a brisé le crâne, parce que je lui donnais d’utiles conseils.

[49] Timon. Voyons le troisième. C’est l’orateur Déméas ; il tient un décret à la main, et il dit qu’il est mon parent. Jadis il a reçu de moi en un seul jour seize talents pour acquitter une amende ; il était condamné, on allait le mettre en prison, s’il ne payait pas ; et moi j’eus pitié de lui, et je le fis élargir : l’autre jour, il était chargé de distribuer à la tribu Érechthéide[1]

  1. Il vaudrait mieux lire Égéide, tribu à laquelle appartenait le bourg de Colytie.