Page:Lucien - Œuvres complètes, trad. Talbot, tome I, 1866.djvu/81

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TIMON OU LE MISANTHROPE.

[44] Qu’enfin le plus doux des noms soit pour Timon, celui de Misanthrope ! Le fond de mon humeur sera la brusquerie, la dureté, la grossièreté, la colère, la sauvagerie. Si je vois un homme près de se brûler et me suppliant d’éteindre le feu, je l’éteindrai avec de la poix et de l’huile ; si un fleuve, grossi par l’orage, emporte un homme qui me tende les bras et me prie de le retirer, je l’y replongerai la tête la première, afin qu’il ne puisse revenir sur l’eau. C’est ainsi que les ingrats recevront la pareille. Telle est la loi proposée par Timon, fils d’Echécratide, du bourg de Colytte, et votée à l’unanimité par le même Timon. Que cela soit ; tel est notre bon plaisir : et tenons-y en homme de cœur !

[45] Je donnerais beaucoup pour que tout le monde sût que je suis devenu immensément riche. Cette nouvelle serait une corde à pendre pour tous ces misérables. Mais qu’est ceci ? Quel empressement ! De tous côtés accourent des gens tout poudreux, tout hors d’haleine, ayant, je ne sais comment, flairé mon or ! Monterai-je sur cette butte pour les charger à coups de pierres lancées comme d’un rempart, ou bien manquerai-je, cette fois seulement, à la loi que je viens de faire, en leur adressant la parole, afin de les vexer davantage par mes dédains ? Cela vaudra mieux. Attendons-les, et de pied ferme. Qui vois-je arriver le premier ? Gnathonidès le Parasite, qui, l’autre jour, quand je lui demandais de l’argent, m’offrit une corde ; lui qui souvent, chez moi, a vomi des tonnes entières ! Mais il a bien fait de venir avant les autres ; il sera le premier à gémir.

[46] Gnathonidès. N’avais-je pas raison de dire que jamais ce bon Timon ne serait abandonné des dieux ? Salut à Timon, le plus beau des hommes, le plus charmant, le plus gai des buveurs !

Timon. Salut aussi à Gnathonidès, le plus vorace des vautours, le plus scélérat des hommes !

Gnathonidès. Tu aimes toujours à rire ? Mais où donc est le festin ? Je viens te chanter une chanson nouvelle, un dithyrambe que j’ai appris tout à l’heure.

Timon. Oui, je vais te faire chanter, mais une élégie, et des plus pathétiques, avec ma pioche.

Gnathonidès. Eh quoi ! tu frappes, Timon ! Des témoins ! Par Hercule ! Aïe ! Aïe ! je te cite devant l’Aréopage pour cette blessure.

Timon. Si tu tardes un instant, tu pourras me citer pour un meurtre.

Gnathonidès. Non, non ; guéris plutôt ma blessure, en y ver-