Page:Mérimée - Colomba et autres contes et nouvelles.djvu/26

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nait pas mieux que sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s’instruire ; s’adressant à Orso avant que celle-ci pût l’avertir par un coup de coude : Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le rimbecco[1] ?

— Le rimbecco ! dit Orso ; mais c’est faire la plus mortelle injure à un Corse : c’est lui reprocher de ne pas s’être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco ?

— C’est hier à Marseille, répondit miss Lydia avec empressement, que le patron de la goëlette s’est servi de ce mot.

— Et de qui parlait-il ? demanda Orso avec vivacité.

— Oh ! il nous contait une vieille histoire… du temps de… oui, je crois que c’était à propos de Vannina d’Ornano ?

— La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero ?

— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque ?

— Son crime a pour excuse les mœurs sauvages du temps ; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois : quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s’il n’avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes ?

— Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari ; Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.

— Mais, dit miss Lydia, c’était pour sauver son mari, c’était par amour pour lui, qu’elle allait demander sa grâce aux Génois.

  1. Rimbeccare, en italien, signifie renvoyer, riposter, rejeter. Dans le dialecte corse, cela veut dire : adresser un reproche offensant et public. — On donne le rimbecco au fils d’un homme assassiné en lui disant que son père n’est pas vengé. Le rimbecco est une espèce de mise en demeure pour l’homme qui n’a pas encore lavé une injure dans le sang. — La loi génoise punissait très sévèrement l’auteur d’un rimbecco.