Page:Mérimée - Les deux héritages, suivi de L'inspecteur général, 1892.djvu/171

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L’INSPECTEUR GÉNÉRAL.

quoi pas moi, de par tous les diables ! Ne suis-je pas un voyageur comme eux ?

Le Garçon.

Pardonnez-moi, ce n’est pas la même chose.

Khlestakof.

Pourquoi donc ?

Le Garçon.

Mais la différence… Eux, Monsieur… les autres voyageurs paient.

Khlestakof.

Imbécile, je ne veux pas disputer avec toi. (Il se met à manger la soupe.) Qu’est-ce que cela ? De la soupe ! C’est de l’eau que tu as versée dans la soupière… ça ne sent rien… c’est de la lavasse infecte… Je ne mange pas de cela, donne-moi d’autre soupe.

Le Garçon.

Je vais l’emporter. Dame, monsieur dit que si vous n’en voulez pas, vous la laissiez.

Khlestakof, retenant la soupière que le garçon veut emporter.

Laisse… laisse cela, imbécile… Tu es habitué à faire aller le monde ici… mais moi je n’aime pas les plaisanteries… ne t’y frotte pas… (Il mange.) Ah ! grand Dieu ! quelle soupe ! (Il mange toujours.) Je suis sûr qu’il n’y a pas un homme au monde qui en ait mangé de pareille… De la graisse… et des plumes à la nage. (Il découpe une poule.) Ah ! quelle poule !… donne-moi le rôti. Osip, il reste un peu de soupe, c’est pour toi. (Il coupe le rôti.) Ça du rôti ! Ça n’est pas du rôti

Le Garçon.

Qu’est-ce donc que c’est ?

Khlestakof.

Le diable le sait, mais je vois bien que ce n’est pas du rôti. C’est une savate brûlée au lieu de rôti. (Il mange.) Canaille ! drôles ! voilà comme ils vous nourrissent. On s’abîme la mâchoire à en manger une bou-