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LA LANDE ET MARIE DU FAOUËT

En sortant de chez Marie-Anne, Samuel Eliasar se dirigea, par un chemin creux bordé de petits murs en pierres plates posées les unes sur les autres sans ciment, vers la mer que l’on apercevait à l’horizon selon les accidents de la lande.

Eliasar marchait vite et sans prêter attention au paysage, il réfléchissait, absorbé dans des « combinaisons » qui mettaient un pli soucieux à son front. Eliasar se mordait les lèvres et faisait claquer ses doigts l’un contre l’autre et il marchait de plus en plus vite, sans but, dans un impérieux besoin de mouvement, ainsi qu’il est fréquent chez certains hommes d’action spontanée.

― Où suis-je venu me fourrer ? pensait-il. Je possède cinq cents francs pour toute fortune. En ouvrant l’œil et dans ce pays cette somme me permettra de tenir deux mois. Et après. Après, c’est la Mouise avec son cortège dénué d’agréments. Je suis brûlé à Rouen, brûlé à Paris. Si je pouvais tomber cette excellente poire de Krühl, j’arriverais bien à lui soutirer quelques billets. Avec quelques billets, la situation se transforme. Je rentre à Paris, je paie des petites dettes et j’ai le temps de voir venir la belle occasion. Le Krühl en question m’a l’air d’une brute, avec beaucoup de fatuité dans la connaissance de son « moi ». Il y a aussi cet ivrogne amorphe de Pointe qui a dû exagérer les