Page:Malatesta - Entre paysans, 1912.djvu/14

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vailler, de rouler carrosse, de maltraiter les paysans, de séduire les filles du pauvre… et Dieu vous laissera faire, comme il laisse faire votre patron.

Jacques. — Par ma foi! depuis que tu as appris à lire et à écrire et que tu fréquentes les citadins, tu es devenu si beau parleur que tu embrouillerais un avocat. Et, à te parler franc, tu as dit des choses qui m’ont produit une certaine impression. Figure-toi que ma fille, Rosine, est déjà grande. Elle a trouvé un bon parti, un brave jeune homme qui l’aime; mais, tu comprends, nous sommes pauvres; il faudrait fournir le lit, le trousseau et un peu d’argent pour lui ouvrir une boutique; car le gars est serrurier, et s’il pouvait sortir de chez le patron qui le fait travailler presque pour rien et se mettre à son compte, il aurait les moyens d’élever la famille qu’il se créerait. Mais je n’ai rien, lui non plus. Le patron pourrait m’avancer un peu d’argent que je lui rendrais peu à peu. Eh bien ! le croirais-tu ? Quand je lui ai parlé de la chose, il m’a répondu en ricanant que c’étaient des affaires de charité et que cela regardait son fils. Le jeune patron, en effet, est venu nous trouver ; il a vu Rosine, lui a caressé le menton et nous a dit que justement il avait à sa disposition un trousseau qui avait été fait pour une autre ; Rosine n’avait qu’à venir le chercher elle-même. Et il avait dans ses yeux, tandis qu’il disait cela, un tel regard que j’ai failli faire un malheur… Oh ! si ma Rosine… Mais laissons cela…

Je suis vieux et je sais que ce monde est infâme, mais ce n’est pas une raison pour devenir, nous aussi, des coquins… Enfin, est-il vrai, oui ou non, que vous voulez prendre leurs biens à ceux qui possèdent?

Pierre. — À la bonne heure ! voilà comme je vous aime. Quand vous voudrez savoir quelque chose intéressant les pauvres, ne le demandez point aux messieurs. Ils ne vous diront jamais la vérité, car personne n’aime à parler contre soi-même. Et si vous désirez savoir ce que veulent les socialistes, demandez-le à moi ou à mes compagnons et non pas à votre curé ou à M. Antoine. Cependant, quand le curé vous parlera de ces choses, demandez-lui donc un peu pourquoi vous, qui travaillez, vous ne mangez que de la soupe, tandis que lui, qui reste toute la journée sans rien faire, mange de bons poulets rôtis avec ses neveux; demandez-lui donc encore pourquoi il est toujours avec les riches et ne vient chez vous que pour prendre quelque chose; pourquoi il donne toujours raison aux messieurs et aux gendarmes, et pourquoi, au lieu d’enlever aux pauvres gens leur pain de la bouche sous prétexte de prier pour les âmes des morts, il ne se met pas à travailler afin d’aider un peu les vivants et n’être plus à charge aux autres. Quant à M. Antoine, qui est jeune, robuste, instruit, et qui passe son temps à jouer au café ou à bavarder sur la politique, dîtes-lui qu’avant de parler de nous, il cesse donc de mener une vie de fainéant et qu’il apprenne ce que sont le travail et la misère.

Jacques. — Là-dessus, tu as pleinement raison ; mais revenons à la question. Est-il vrai, oui ou non, que vous voulez voler les biens de ceux qui possèdent ?