Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/218

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dix pour que cette existence lui parût infiniment préférable à celle de bête de somme au sein de la tribu victorieuse. Si elle refusait, tout était dit ; mais pouvait-elle refuser ! Quant à décider nous-mêmes lequel mettrait la main sur la pomme dans ce jugement de Pâris à rebours, c’eût été vraiment délicat ou impossible ; mais nous nous étions donné parole de n’exercer aucune pression sur le libre choix de la belle, et le blackboulé pouvait in petto conserver l’espoir de faire cocu son camarade. C’était plus qu’il n’en fallait pour nous entraîner à la poursuite de cette jeune captive, pour laquelle, à en croire la renommée, André Chénier n’eût pas dédaigné d’accorder sa lyre.

Ayant auprès de moi deux Européens aptes à me remplacer, j’obtins facilement de mon chef de service un congé de quarante-huit heures et, le fusil sur l’épaule, le gousset bien garni, je partis pour Canala, en compagnie de Baudin, semblablement équipé. Notre intention était, pour gagner du temps, de parcourir de nuit les quarante-cinq kilomètres nous séparant du chef-lieu d’arrondissement ; mais le torrent de Mamari, gonflé par les pluies, nous contraignit à un assez long détour et, pendant des heures, nous errâmes dans les bois sans y voir goutte. Nous n’arrivâmes que le lendemain au grand jour, boueux, dépenaillés et moi nu-pieds, car mes chaussures m’avaient faussé compagnie. À Canala, pas plus de captive que sur la main et, sans l’obligeance non gratuite du chef de guerre Nundo, ainsi que de deux de ses épouses, nous n’eussions rapporté à Thio pas même un souvenir agréable.

Étrange figure que ce chef de guerre ! Il semblait le dernier représentant d’une race de géants sauvages. J’ai