Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/28

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Nous mouillâmes, le 25 avril, devant l’île montagneuse et boisée, qui couvre l’entrée de la ville de Sainte-Catherine, située à quelque vingt milles de là. Après deux mois de ballottement entre le ciel et l’eau, il nous fut bien doux de descendre à terre, ce que nous fîmes en titubant comme des ivrognes. Déportés et transportés restaient, eux, confinés dans leurs batteries, avec la vue tantalisante de la terre ferme, pendant que nous courions sur la plage et dans les forêts, entrant dans les habitations clair-semées, en quête de ravitaillement. Inutile de dire que ceux d’entre nous qui parlaient l’italien ou le provençal se comprenaient avec les Brésiliens… trop bien parfois, car, un matin, nous vîmes revenir, pâles et harassés, tous nos Marseillais. Ceux-ci, partis la veille dans la sournoise intention de conter fleurette aux beautés locales, avaient dû, devant l’irritation des pères, époux et fiancés, fuir dans les bois et y passer la nuit. Ils étaient fort dévots, ces insulaires, comme en témoignaient les gravures religieuses appendues aux parois de leurs cases en torchis ; mais la religion ne semblait pas refréner à l’excès leur tempérament où couvaient toutes les ardeurs latines et africaines, car l’élément nègre était en forte proportion.

Ce fut un de ces fils de Cham qui m’apprit à occire ma première volaille. J’avais battu l’île en compagnie de ma mère et de quelques dames, sans pouvoir, au bout de deux heures d’investigations, trouver autre chose que deux ou trois tortillas, galettes de maïs mal écrasé, et une demi-livre de cassonade ; je ne parle pas, bien entendu, des oranges qu’on n’avait que la peine de cueillir et qui jonchaient le sol comme dans nos bois les feuilles mortes. À toutes nos demandes de comesti-