Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/29

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bles, le commerçant de l’endroit, trônant majestueusement dans sa boutique vide, nous avait répondu avec un immuable sourire : « Naô tieno » (Je n’en ai pas). Aussi quel fut notre soulagement en tombant dans une case, habitée par un vieux pêcheur, ses deux filles, grandes et velues, et un serviteur nègre, lesquels consentirent à nous vendre un dindon ! Seul homme de la bande, je fus chargé de l’exécution, pour laquelle je m’armai d’insensibilité et d’un bon couteau. Mais, malgré tous mes efforts, je ne parvenais que très imparfaitement à faire naître en moi les sentiments d’un Troppmann ou d’un Gallifet et, dans l’intention presque charitable d’abréger le supplice de la pauvre bête, je lui sciai fiévreusement la nuque. Cet exercice, pénible sous tous les rapports, durait depuis deux bonnes minutes déjà, lorsque le nègre saisi d’indignation ou de dédain devant mon inexpérience, se leva, me prit, d’une main la victime, de l’autre l’instrument de supplice et, en un éclair de temps ouvrit la gorge du volatile. « Voilà comment on s’y prend, civilisé ignare qui pouvez être bachelier, mais ne savez pas venir à bout d’un dindon », me disait le regard méprisant du noir. Je n’oubliai pas la leçon et, les besoins de la vie aidant, ai fait périr, par la suite, bien que n’y trouvant guère de plaisir, un nombre assez respectable de gibier de plume ou de poil.

Incident à noter : nous avions à notre bord un ex-sous-lieutenant d’infanterie, tombé — à la suite de quelles frasques ? — surveillant militaire, c’est-à-dire garde-chiourme. Peut-être eut-il conscience de sa déchéance ou finit-il par appréhender pour sa jeune femme, qui l’accompagnait, le contact trop prolongé des « dames » de ses nouveaux collègues, sorties, en immense majo-