Page:Malato - De la Commune à l'anarchie, Tresse et Stock, 1894.djvu/65

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CHAPITRE V.


DE LA DÉPORTATION AU TÉLÉGRAPHE


Le coquet petit bâtiment qui nous emmenait, n’appartenait pas à l’État, comme on pouvait s’en convaincre par l’aménité de son personnel, lequel ne semblait faire aucune différence entre les déportés et les autres hommes. Deux proscrits, commués à cinq années d’emprisonnement en France, nous accompagnaient et représentaient assez bien Jean-qui-pleure et Jean-qui-rit.

Le premier, Balthazar, avait dû en voir de dures sur le pavé de Paris, aussi ne témoignait-il aucun enthousiasme à l’idée de revoir une mère patrie qui lui ouvrait non ses bras mais une porte de cellule avec un geste engageant comme pour dire : « Donnez-vous donc la peine d’entrer ! »

« — Nom de Dieu de nom de Dieu ! gémissait l’infortuné, en voilà une grâce que je ne leur demandais pas ! Je ne retrouverai jamais un patelin comme celui-ci ; quel chic pays ! on se lève avec le soleil qui vous chauffe : on va au bois couper des fagots ou des baguettes et, sa journée finie, on a quarante sous dans la poche : on était si heureux ! »

L’autre, Gilbert, ne semblait aucunement partager cette manière de voir. Ouvrier parisien, gai, bon enfant, avec une pointe de sentiment, il ne pouvait contenir sa joie à la pensée de troquer le grand air de l’exil illimité contre l’hospitalité d’un cachot dans sa chère France.