Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/105

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moy. Il est vray que l'honneur, qui tousjours m'avoit conduicte, ne vouloit permectre que amour me feist faire chose dont ma reputation peust empirer. Mais, ainsy comme la bische navrée à mort cuyde, en changeant de lieu, changer le mal qu'elle porte avecq soy, ainsi m'en allois-je d'eglise en eglise, cuydant fuyr celluy que je portois en mon cueur, duquel a esté la preuve de la parfaicte amityé qui a faict accorder l'honneur avecq l'amour. Mais, à fin d'estre plus asseurée de mectre mon cueur et mon amour en ung parfaict homme de bien, je vouluz faire ceste derniere preuve de mes chamberieres, vous asseurant que, si, pour paour de vostre vye ou de nul autre regard, je vous eusse trouvé crainctif jusques à vous coucher soubz mon lict, j'avois deliberé de m'en lever et aller dans une aultre chambre, sans jamais de plus près vous veoir. Mais, pource que j'ay trouvé en vous plus de beaulté, de grace, de vertu et de hardiesse que l'on ne m'en avoit dict, et que la paour n'a eu puissance en riens de toucher à vostre cueur, ny à reffroidir tant soy peu l'amour que vous me portez, je suis deliberée de m'arrester à vous pour la fin de mes jours; me tenant seure que je ne sçaurois en meilleure main mectre ma vie, et mon honneur, que en celluy que je ne pense avoir veu son pareil en toutes vertuz."