Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/182

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là longuement en prison, la faisant persuader que, si elle voulloit quicter son mary, il la tiendroit pour sa fille et la mectroit en liberté. Toutesfoys, elle tint ferme et ayma mieulx le lyen de sa prison, en conservant celluy de son mariage, que toute la liberté du monde sans son mary; et sembloit à veoir son visaige, que toutes ses peynes luy estoient passetemps très plaisans, puisqu'elle les souffroit pour celluy qu'elle aymoit.

Que diray-je icy des hommes? Ce bastard, tant obligé à elle, comme vous avez veu, s'enfuyt en Allemaigne, où il avoit beaucoup d'amys; et monstra bien, par sa legiereté, que vraye et parfaicte amour ne luy avoit pas tant faict pourchasser Rolandine que l'avarice et l'ambition; en sorte qu'il devint tant amoureux d'une dame d'Allemaigne, qu'il oblya à visiter par lectre celle qui pour luy soustenoit tant de tribulation. Car jamais la fortune, quelque rigueur qu'elle leur tint, ne leur peut oster le moyen de s'escripre l'un à l'autre, sinon la folle et meschante amour où il se laissa tumber, dont le cueur de Rolandine eut premier ung sentiment tel, qu'elle ne povoit plus reposer. Et voyant après ses escriptures tant changées et refroidyes du langaige accoustumé, qu'elles ne resembloient plus aux passées, soupsonna que nouvelle amityé la separoit