Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/195

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la feirent revenir avecq vin aigre et autres choses propices; et trouverent que de sa cheute elle estoit blessée à la teste. Et, quant elle fut revenue, le prieur, craingnant qu'elle comptast à sa tante l'occasion de son mal, luy dist à part: "Ma fille, je vous commande, sur peyne d'inobedience et d'estre dampnée, que vous n'aiez jamais à parler de ce que je vous ay faict icy, car entendez que l'extremité d'amour m'y a contrainct. Et, puisque je voy que vous ne voulez aymer, je ne vous en parleray jamais que ceste foys, vous asseurant que, si vous me voulez aymer, je vous feray elire abbesse de l'une des trois meilleures abbayes de ce royaulme." Mais elle lui respondit qu'elle aymoit mieulx mourir en chartre perpetuelle, que d'avoir jamais autre amy que Celluy qui estoit mort pour elle en la croix, avecq lequel elle aymoit mieulx souffrir tous les maulx que le monde pourroit donner, que contre luy avoir tous les biens; et qu'il n'eust plus à luy parler de ces propos, ou elle le diroit à la mere abbesse, mais que en se taisant elle s'en tairoit. Ainsy s'en alla ce mauvais pasteur, lequel, pour se monstrer tout aultre qu'il n'estoit, et pour encores avoir le plaisir de regarder celle qu'il aymoit, se retourna vers l'abbesse, luy disant: "Ma mere, je vous prie, faictes chanter à toutes vos filles ung Salve Regina, en l'honneur de ceste vierge où j'ay