Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/31

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Le gentil homme, oyant les raisons de son maistre, et voyant son visaige non fainct, tout baigné de larmes, en eut si grande compassion, qu'il luy dist: "Monsieur, je suis vostre creature; tout le bien et l'honneur que j'ay en ce monde vient de vous: vous pouvez parler à moy comme à vostre ame, estant seur que ce qui sera en ma puissance est en vos mains." A l'heure, le duc commença à luy declairer l'amour qu'il portoit à sa seur, qui estoit si grande et si forte, que, si par son moyen n'en avoit la jouissance, il ne voyoit pas qu'il peust vivre longuement. Car il sçavoit bien que envers elle prieres ne presens ne servoient de riens. Parquoy, il le pria que, s'il aymoit sa vie autant que luy la sienne, luy trouvast moyen de luy faire recouvrer le bien que sans luy il n'esperoit jamais d'avoir. Le frere, qui aymoit sa seur et l'honneur de sa maison plus que le plaisir du duc, luy voulut faire quelque remonstrance, luy suppliant en tous autres endroictz l'employer, horsmys en une chose si cruelle à luy, que de pourchasser le deshonneur de son sang; et que son sang, son cueur ne son honneur ne se povoient accorder à luy faire ce service. Le duc, tout enflambé d'un courroux importable, mint le doigt à ses dentz, se mordant l'ungle, et luy respondit par une grande fureur: "Or bien, puisque je ne treuve en vous nulle amityé, je sçay