Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/69

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seullement elle estoit contante, mais esmerveillée de la grandeur de son amour, qui l'avoit gardé une heure sans luy povoir respondre. A l'heure, il se print à rire bien fort, luy disant: "Or sus, ma dame, me refuserez-vous une autre fois, comme vous avez accoustumé de faire jusques icy?" Elle, qui le congneut à la parolle et au riz, fut si desesperée d'ennuy et de honte, qu'elle l'appella plus de mille foys meschant, traistre et trompeur, se voulant gecter du lict à bas pour chercher ung cousteau, à fin de se tuer, veu qu'elle estoit si malheureuse qu'elle avoit perdu son honneur pour ung homme qu'elle n'aymoit poinct et qui, pour se venger d'elle, pourroit divulguer ceste affaire par tout le monde. Mais il la retint entre ses bras, et, par bonnes et doulces parolles, l'asseurant de l'aymer plus que celluy qui l'aymoit et de celler ce qui touchoit son honneur, si bien qu'elle n'en auroit jamais blasme. Ce que la pauvre sotte creut; et, entendant de luy l'invention qu'il avoit trouvée et la peyne qu'il avoit prinse pour la gaingner, luy jura qu'elle l'aymeroit mieulx que l'autre qui n'avoit sceu celler son secret; et qu'elle congnoissoit bien le contraire du faulx bruict que l'on donnoit aux Françoys; car ilz estoient plus saiges, perseverans et secretz que les Italiens. Parquoy, doresnavant elle se departoit de l'oppinion de ceulx de sa nation,