Page:Marguerite de Navarre - L’Heptaméron, éd. Lincy & Montaiglon, tome II.djvu/83

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de la venir veoir la nuict. Mais le mary, qui estoit si tormenté de jalousie qu'il ne pouvoit dormir, vat prendre une cappe et ung varlet de chambre avecq luy, ainsi qu'il avoit ouy dire que l'autre alloit la nuict, et s'en vat frapper à la porte du logis de sa femme. Elle, qui n'attendoit riens moins que luy, se leva toute seulle et print des brodequins fourrés et son manteau qui estoit auprès d'elle; et, voyant que trois ou quatre femmes qu'elle avoit estoient endormyes, saillit de sa chambre et s'en vat droict à la porte où elle ouyt frapper. Et, en demandant "Qui est-ce?" luy fut respondu le nom de celluy qu'elle aymoit; mais, pour en estre plus asseurée, ouvrit ung petit guichet, en disant: "Si vous estes celluy que vous dictes, baillez-moy la main, et je la congnoistray bien." Et quant elle toucha à la main de son mary, elle le congneut, et, en fermant vistement le guichet, se print à cryer: "Ha! monsieur, c'est vostre main!" Le mary luy respondit par grand courroux: "Ouy, c'est la main qui vous tiendra promesse; parquoy, ne faillez à venir, quant je le vous manderay." En disant ceste parolle, s'en alla en son logis, et elle retourna en sa chambre, plus morte que vive, et dist tout hault à ses femmes: "Levez-vous, mes amyes; vous avez trop dormy pour moy, car, en vous cuydant tromper, je me suis trompée la premiere." En ce disant, se laissa tumber au millieu