Page:Martin du Gard - Le Cahier gris.djvu/168

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


joyeux. Il s’était habitué à aimer son père, bien que, dans sa petite enfance, il eut longtemps manifesté pour sa mère une tendresse exclusive, jalouse ; et maintenant encore, il acceptait, avec une inconsciente satisfaction, que son père fût sans cesse absent de leur intimité.

— « Alors, tu es ici, toi, qu’est-ce qu’on m’a raconté ? » fit Jérôme. Il tenait son fils par le menton et le regardait en fronçant les sourcils ; puis il l’embrassa.

Mme de Fontanin était demeurée debout. « Lorsqu’il reviendra », s’était-elle dit, « je le chasserai. » Son ressentiment n’avait pas fléchi, ni sa résolution ; mais il l’avait prise à l’improviste et il s’était imposé avec une si déconcertante désinvolture ! Elle ne pouvait détacher de lui ses yeux ; elle ne s’avouait pas combien elle était bouleversée par sa présence, combien elle était sensible encore au charme câlin de son regard, de son sourire, de ses gestes : il était l’homme de sa vie. Une pensée d’argent lui était venue, et elle s’y accrochait pour excuser la passivité de son attitude : elle avait entamé le matin même ses dernières économies ; elle ne pouvait plus attendre ; Jérôme le