Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/118

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1 shilling tous les jours. Dans ce cas il n’a besoin de travailler que cinq jours par semaine ; quatre seulement, si le boisseau coûte 4 sh… Mais comme le salaire, dans ce royaume, est beaucoup plus élevé en comparaison du prix des subsistances, l’ouvrier de manufacture qui travaille quatre jours possède un excédent d’argent avec lequel il vit sans rien faire le reste de la semaine… J’espère avoir assez dit pour faire voir clairement qu’un travail modéré de six jours par semaine n’est point un esclavage. Nos ouvriers agricoles font cela, et d’après ce qu’il paraît, ils sont les plus heureux des travailleurs (labouring poor)[1]. Les Hollandais font de même dans les manufactures et paraissent être un peuple très heureux. Les Français, sauf qu’ils ont un grand nombre de jours fériés, travaillent également toute la semaine[2]… Mais notre plèbe manufacturière s’est mis dans la tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais tous les individus qui la composent ont par droit de naissance le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats, dont elle stimule la bravoure, mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux‑mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où peut‑être les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou pas du tout de propriété[3]. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant en quatre[4]. » Dans ce but, ainsi que pour extirper la paresse, la licence, les rêvasseries de liberté chimérique, et de plus, pour « diminuer la taxe des pauvres, activer l’esprit d’industrie et faire baisser le prix du travail dans les manufactures », notre fidèle champion du capital propose un excellent moyen, et quel est‑il ? C’est d’incarcérer les travailleurs qui sont à la charge de la bienfaisance publique, en un mot les pauvres, dans une maison idéale de travail « an ideal Workhouse ». Cette maison doit être une maison de terreur (house of terror). Dans cet idéal de Workhouse, on fera travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que le temps des repas soustrait, il reste douze heures de travail pleines et entières[5].

Douze heures de travail par jour, tel est l’idéal, le nec plus ultra dans le Workhouse modèle, dans la maison de terreur de 1770 ! Soixante‑trois ans plus tard, en 1833, quand le Parlement anglais réduisit dans quatre industries manufacturières la journée de travail pour les enfants de treize ans à dix‑huit ans à douze heures de travail pleines, il sembla que le glas de l’industrie anglaise sonnerait. En 1852, quand Louis Bonaparte, pour s’assurer la bourgeoisie, voulut toucher à la journée de travail légale, la population ouvrière française cria tout d’une voix : « La loi qui réduit à douze heures la journée de travail est le seul bien qui nous soit resté de la législation de la République[6]. » À Zurich, le travail des enfants au‑dessous de dix ans a été réduit à douze heures ; dans l’Argovie le travail des enfants entre treize et seize ans a été réduit, en 1862, de douze heures et demie à douze ; il en a été de même en Autriche, en 1860, pour les enfants entre quinze et seize ans[7]. « Quel progrès, depuis 1770 ! s’écrierait Macaulay avec « exultation ».

La « maison de terreur » pour les pauvres que l’âme du capital rêvait encore en 1770, se réalisa quelques années plus tard dans la gigantesque « maison de travail » bâtie pour les ouvriers manufacturiers, son nom était Fabrique, et l’idéal avait pâli devant la réalité.


VI
Lutte pour la journée de travail normale — La limitation légale du temps de travail. — La législation manufacturière anglaise de 1833 à 1864.


Après des siècles d’efforts quand le capital fut parvenu à prolonger la journée de travail jusqu’à sa limite normale maxima et au‑delà jusqu’aux limites du jour naturel de douze heures[8], alors la naissance de

  1. An Essay, etc. Il nous raconte lui-même, p. 96, en quoi consistait déjà en 1770 « le bonheur » des laboureurs anglais. « Leurs forces de travail (their working powers) sont tendues à l’extrême (on the stretch) ; ils ne peuvent pas vivre à meilleur marché qu’ils ne font (they cannot live cheaper than they do), ni travailler plus durement (nor work harder). »
  2. Le protestantisme joue déjà par la transformation qu’il opère de presque tous les jours fériés en jours ouvrables, un rôle important dans la genèse du capital.
  3. An Essay, etc., p. 15, 57, passim.
  4. L. c., p.69. Jacob Vanderlint déclarait déjà en 1734, que tout le secret des plaintes des capitalistes à propos de la fainéantise de la population ouvrière n’avait qu’un motif, la revendication de six jours de travail au lieu de quatre pour le même salaire.
  5. L. c., p. 260 : « Such ideal work house must be made an House of Terror and not an asylum for the poor, etc. In this ideal Workhouse the poor shall work fourteen hours, in a day, allowing proper time for rneals, in such manner that there shall rernain twelve hours of neat labour. » Les Français, dit-il, rient de nos idées enthousiastes de liberté. (L. c., p. 78.)
  6. Report of Insp. of. Fact., 31 oct. 1856, p. 80. La loi française des douze heures du 5 septembre 1850, édition bourgeoise du décret du gouvernement provisoire du 2 mars 1848, s’étend à tous les ateliers sans distinction. Avant cette loi, la journée de travail en France n’avait pas de limites. Elle durait dans les fabriques quatorze, quinze heures et davantage. Voy. : Des classes ouvrières en France, pendant l’année 1848, par M. Blanqui, l’économiste, non le révolutionnaire, qui avait été chargé par le gouvernement d’une enquête sur la situation des travailleurs.
  7. En ce qui regarde le règlement de la journée de travail, la Belgique maintient son rang d’État bourgeois modèle. Lord Howard de Welden, plénipotentiaire anglais à la cour de Bruxelles, écrit dans un rapport au Foreign Office du 12 mai 1862 : « Le ministre Rogier m’a déclaré que le travail des enfants n’était limité ni par une loi générale, ni par des règlements locaux ; que le gouvernement, pendant les trois dernières années, avait eu le dessein à chaque session, de présenter aux Chambres une loi à ce sujet, mais que toujours il avait trouvé un obstacle invincible dans l’inquiétude jalouse qu’inspire toute législation qui ne repose pas sur le principe de liberté absolue du travail. » Les soi-disant « socialistes belges », ne font que répéter, sous une forme amphigourique, ce mot d’ordre donné par leur bourgeoisie !
  8. « Il est certainement très regrettable qu’une classe quelconque de sonnes doive chaque jour s’exténuer pendant douze heures. Ajoute-t-on les repas et les aller et retour de l’atelier, c’est quatorze heures par jour sur 24… Question de santé à part, personne ne niera, je l’espère, qu’au point de vue moral, une absorption si complète du temps des classes travailleuses,