Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/166

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lancement continuel de capitaux et de travailleurs d’une sphère de production dans une autre et les conditions nouvelles du marché universel qu’elle avait créé. À part les changements radicaux introduits dans la construction des navires à voiles, le service de communication et de transport fut peu à peu approprié aux exigences de la grande industrie, au moyen d’un système de bateaux à vapeur, de chemins de fer et de télégraphes. Les masses énormes de fer qu’il fallut dès lors forger, braser, trancher, forer et modeler exigèrent des machines monstres dont la création était interdite au travail manufacturier.

La grande industrie fut donc obligée de s’adapter son moyen caractéristique de production, la machine elle-même, pour produire d’autres machines. Elle se créa ainsi une base technique adéquate et put alors marcher sans lisières. À mesure que dans le premier tiers du dix-neuvième siècle elle s’accrut, le machinisme s’empara peu à peu de la fabrication des machines-outils, et dans le second tiers seulement l’immense construction des voies ferrées et la navigation à vapeur océanique firent naître les machines cyclopéennes consacrées à la construction des premiers moteurs.

La condition sine qua non de la fabrication des machines par des machines, était un moteur susceptible de tout degré de puissance et en même temps facile à contrôler. Il existait déjà dans la machine à vapeur. Mais il s’agissait en même temps de produire mécaniquement ces formes strictement géométriques telles que la ligne, le plan, le cercle, le cône et la sphère qu’exigeaient certaines parties des machines. Au commencement de ce siècle, Henry Maudsley résolut ce problème par l’invention du slide rest, qui fut bientôt rendu automatique ; du banc du tourneur pour lequel il était d’abord destiné, il passa ensuite à d’autres machines de construction. Cet engin ne remplace pas seulement un outil particulier, mais encore la main de l’homme qui ne parvient à produire des formes déterminées qu’en dirigeant et en ajustant le tranchant de son outil contre l’objet de travail. On réussit ainsi « à produire les formes géométriques voulues avec un degré d’exactitude, de facilité et de vitesse qu’aucune expérience accumulée ne pourrait prêter à la main de l’ouvrier le plus habile[1]. »

Si nous considérons maintenant dans le mécanisme employé à la construction, la partie qui constitue ses organes d’opération proprement dits, nous retrouvons l’instrument manuel, mais dans des proportions gigantesques. L’opérateur de la machine à forer, par exemple, est un foret de dimension énorme mis en mouvement par une machine à vapeur, et sans lequel les cylindres des grandes machines à vapeur et des presses hydrauliques ne pourraient être percés. Le tour à support mécanique n’est que la reproduction colossale du tour ordinaire ; la machine à raboter représente, pour ainsi dire, un charpentier de fer qui travaille dans le fer avec les mêmes outils que le charpentier dans le bois ; l’outil qui, dans les chantiers de Londres, tranche les plaques qui blindent la carcasse des navires est une espèce de rasoir cyclopéen, et le marteau à vapeur opère avec une tête de marteau ordinaire, mais d’un poids tel que le dieu Thor lui-même ne pourrait le soulever[2]. Un de ces marteaux à vapeur, de l’invention de Nasmyth, pèse au‑delà de six tonnes et tombe sur une enclume d’un poids de trente-six tonnes avec une chute verticale de sept pieds. Il pulvérise d’un seul coup un bloc de granit et enfonce un clou dans du bois tendre au moyen d’une série de petits coups légèrement appliqués[3].

Le moyen de travail acquiert dans le machinisme une existence matérielle qui exige le remplacement de la force de l’homme par des forces naturelles et celui de la routine par la science. Dans la manufacture, la division du procès de travail est purement subjective ; c’est une combinaison d’ouvriers parcellaires. Dans le système de machines, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l’ouvrier trouve là, dans l’atelier, comme la condition matérielle toute prête de son travail. Dans la coopération simple et même dans celle fondée sur la division du travail, la suppression du travail isolé par le travailleur collectif semble encore plus ou moins accidentelle. Le machinisme, à quelques exceptions près que nous mentionnerons plus tard, ne fonctionne qu’au moyen d’un travail socialisé ou commun. Le caractère coopératif du travail y devient une nécessité technique dictée par la nature même de son moyen.


II
Valeur transmise par la machine au produit


On a vu que les forces productives résultant de la coopération et de la division du travail ne coûtent rien au capital. Ce sont les forces naturelles du travail social. Les forces physiques appropriées à la production telles que l’eau, la vapeur, etc., ne coûtent rien non plus. Mais de même que l’homme a besoin d’un poumon pour respirer, de même il a besoin d’organes façonnés par son industrie pour consommer productivement les forces physiques. Il faut une roue hydraulique pour exploiter la force motrice de l’eau, une machine à vapeur pour exploiter l’élasticité de la vapeur. Et il en est de la science comme des forces naturelles. Les lois des dé-

  1. The Industry of Nations. Lond., 1855, Part. II, p. 239. « Si simple et si peu important, y est-il dit, que puisse sembler extérieurement cet accessoire du tour, on n’affirme rien de trop en soutenant que son influence sur le perfectionnement et l’extension donnée au machinisme a été aussi grande que l’influence des améliorations apportées par Watt à la machine à vapeur. Son introduction a eu pour effet de perfectionner toutes les machines, d’en faire baisser le prix et de stimuler l’esprit d’invention. »
  2. Une de ces machines employée à Londres pour forger des paddle-wheel shafts porte le nom de « Thor ». Elle forge un shaft d’un poids de 16 1/2 tonnes et demie avec la même facilité qu’un forgeron un fer à cheval.
  3. Les machines qui travaillent dans le bois et peuvent aussi être employées dans des travaux d’artisan, sont la plupart d’invention américaine.