Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/174

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La productivité de la machine est, comme nous l’avons vu, en raison inverse de la part de valeur qu’elle transmet au produit. Plus est longue la période pendant laquelle elle fonctionne, plus grande est la masse de produits sur laquelle se distribue la valeur qu’elle ajoute et moindre est la part qui en revient à chaque marchandise. Or la période de vie active de la machine est évidemment déterminée par la longueur de la journée de travail ou par la durée du procès de travail journalier multipliée par le nombre de jours pendant lesquels ce procès se répète.

L’usure des machines ne correspond pas avec une exactitude mathématique au temps pendant lequel elles servent. Et cela même supposé, une machine qui sert seize heures par jour pendant sept ans et demi embrasse une période de production aussi grande et n’ajoute pas plus de valeur au produit total que la même machine qui pendant quinze ans ne sert que huit heures par jour. Mais dans le premier cas la valeur de la machine se serait reproduite deux fois plus vite que dans le dernier, et le capitaliste aurait absorbé par son entremise autant de surtravail en sept ans et demi qu’autrement en quinze.

L’usure matérielle des machines se présente sous un double aspect. Elles s’usent d’une part en raison de leur emploi, comme les pièces de monnaie par la circulation, d’autre pari par leur inaction, comme une épée se rouille dans le fourreau. Dans ce dernier cas elles deviennent la proie des éléments. Le premier genre d’usure est plus ou moins en raison directe, le dernier est jusqu’à un certain point en raison inverse de leur usage[1].

La machine est en outre sujette à ce qu’on pourrait appeler son usure morale. Elle perd de sa valeur d’échange à mesure que des machines de la même construction sont reproduites à meilleur marché, ou à mesure que des machines perfectionnées viennent lui faire concurrence[2]. Dans les deux cas, si jeune et si vivace qu’elle puisse être, sa valeur n’est plus déterminée par le temps de travail réalisé en elle, mais par celui qu’exige sa reproduction ou la reproduction des machines perfectionnées. Elle se trouve en conséquence plus ou moins dépréciée. Le danger de son usure morale est d’autant moindre que la période où sa valeur totale se reproduit est plus courte, et cette période est d’autant plus courte que la journée de travail est plus longue. Dès la première introduction d’une machine dans une branche de production quelconque, on voit se succéder coup sur coup des méthodes nouvelles pour la reproduire à meilleur marché[3], puis viennent des améliorations qui n’atteignent pas seulement des parties ou des appareils isolés, mais sa construction entière. Aussi bien est‑ce là le motif qui fait de sa première période de vie, période aiguë de la prolongation du travail[4].

La journée de travail étant donnée et toutes circonstances restant les mêmes, l’exploitation d’un nombre double d’ouvriers exige une avance double de capital constant en bâtiments, machines, matières premières, matières auxiliaires, etc. Mais la prolongation de la journée permet d’agrandir l’échelle de la production sans augmenter la portion de capital fixée en bâtiments et en machine[5]. Non seulement donc la plus-value augmente, mais les dépenses nécessaires pour l’obtenir diminuent. Il est vrai que cela a lieu plus ou moins toutes les fois qu’il y a prolongation de la journée ; mais c’est ici d’une tout autre Importance, parce que la partie du capital avancé en moyens de travail pèse davantage dans la balance[6]. Le développement de la production mécanique fixe en effet une partie toujours croissante du capital sous une forme où il peut d’une part être constamment mis en valeur, et perd d’autre part valeur d’usage et valeur d’échange dès que son contact avec le travail vivant est interrompu. « Si un laboureur », dit M. Ashworth, un des cotton lords d’Angleterre, faisant la leçon au professeur Nassau W. Senior, « si un laboureur dépose sa pioche, il rend inutile pour tout ce temps un capital de douze pence (1 fr. 25 c.). Quand un de nos hommes abandonne la fabrique, il rend inutile un capital qui a coûté cent mille livres sterling (2 500 000 francs)[7]. » Il suffit d’y penser ! rendre inutile, ne fût‑ce que pour une seconde, un capital de 100 000 liv. st. ! C’est à demander vengeance au ciel quand un de nos hommes se permet de quitter la fabrique ! Et le susdit Senior renseigné par Ashworth finit par reconnaître

    ques Saunders dit dans son rapport de 1844 : « Parmi les ouvrières il y a des femmes qui sont occupées de 6 heur s du matin à minuit pendant plusieurs semaines de suite, à peu de jours près, avec de deux heures pour les repas, de sorte que pour cinq jours de la semaine, sur les 24 heures de la journée, il ne leur en reste que 6 pour aller chez elles, s’y reposer et en revenir. »

  1. « On connaît le dommage que cause l’inaction des machines à des pièces de métal mobiles et délicates. » (Ure, l. c., t. II, p. 8.)
  2. Le Manchester Spinner, déjà cité (Times, 26 nov. 1862) dit : « cela (c’est-à-dire l’allocation pour la détérioration des machines) a pour but de couvrir la perte qui résulte constamment du remplacement des machines, avant qu’elles ne soient usées, par d’autres de construction nouvelle et meilleure. »
  3. « On estime en gros qu’il faut cinq fois autant de dépense pour construire une seule machine d’après un nouveau modèle, que pour reconstruire la même machine sur le même modèle. » (Babbage l. c., p. 349.)
  4. « Depuis quelques années il a été apporté à la fabrication des tulles des améliorations si importantes et si nombreuses, qu’une machine bien conservée, du prix de 1200 liv. st., a été vendue quelques années plus tard, 60 liv. st.… Les améliorations se sont succédé avec tant de rapidité que des machines sont restées inachevées dans les mains de leurs constructeurs mises au rebut par suite de l’invention de machines meilleures. Dans cette période d’activité dévorante, les fabricants de tulle prolongèrent naturellement le temps de travail de 8 heures à 24 heures en employant le double d’ouvriers. » (L. c., p. 377, 378 et 389.)
  5. « Il est évident que dans le flux et reflux du marché et parmi les expansions et contractions alternatives de la demande, il se présente constamment des occasions dans lesquelles le manufacturier peut employer un capital flottant additionnel sans employer un capital fixe additionnel… si des quantités supplémentaires de matières premières peuvent être travaillées sans avoir recours à une dépense supplémentaire pour bâtiments et machines. » (R. Torrens : On wages and combination. Lond., 1834, p. 63.)
  6. Cette circonstance n’est ici mentionnée que pour rendre l’exposé plus complet, car ce n’est que dans le troisième livre de cet ouvrage que je traiterai la question du taux du profit, c’est-à-dire le rapport de la plus-value au total du capital avancé.
  7. Senior : Letters on the Factory act. Lond. 1837, p. 13, 14.