Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/183

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Nous ne nous arrêterons pas ici aux conditions matérielles dans lesquelles le travail de fabrique s’accomplit. Tous les sens sont affectés à la fois par l’élévation artificielle de la température, par une atmosphère imprégnée de particules de matières premières, par le bruit assourdissant des machines, sans parler des dangers encourus au milieu d’un mécanisme terrible vous enveloppant de tous côtés et fournissant, avec la régularité des saisons, son bulletin de mutilations et d’homicides industriels[1].

L’économie des moyens collectifs de travail, activée et mûrie comme en serre chaude par le système de fabrique, devient entre les mains du capital un système de vols commis sur les conditions vitales de l’ouvrier pendant son travail, sur l’espace, l’air, la lumière et les mesures de protection personnelle contre les circonstances dangereuses et insalubres du procès de production, pour ne pas mentionner les arrangements que le confort et la commodité de l’ouvrier réclamaient[2]. Fourier a‑t‑il donc tort de nommer les fabriques des bagnes modérés[3] ?


V
Lutte entre travailleur et machine


La lutte entre le capitaliste et le salarié date des origines mêmes du capital industriel et se déchaîne pendant la période manufacturière[4], mais le travail-

    juridique, qu’un homme puisse être condamné périodiquement pendant toute sa vie pour le même crime ou délit. Ce jugement fut prononcé non par les « Great Unpaid », les Ruraux provinciaux, mais par une des plus hautes cours de justice de Londres. — Le second cas se passe dans le Wiltshire, fin novembre 1863. Environ 30 tisseuses au métier à vapeur occupées par un certain Harrupp, fabricant de draps de Leower’s Mill, Westbury Leigh, se mettaient en grève parce que le susdit Harrup avait l’agréable habitude de faire une retenue sur leur salaire pour chaque retard le matin. Il retenait 6 d. pour 2 minutes, 1 sh. pour 3 minutes et 1 sh. 6 d. pour 10 minutes. Cela fait à 12 fr. 1/5 c. par heure, 112 fr. 50 c. par jour, tandis que leur salaire en moyenne annuelle ne dépassait jamais 12 à 14 francs par semaine. Harrupp avait aposté un jeune garçon pour sonner l’heure de la fabrique. C’est ce dont celui-ci s’acquittait parfois avant 6 heures du matin, et dès qu’il avait cessé, les portes étaient fermées et toutes les ouvrières qui étaient dehors subissaient une amende. Comme il n’y avait pas d’horloge dans cet établissement, les malheureuses étaient à la merci du petit drôle inspiré par le maître. Les mères de famille et les jeunes filles comprises dans la grève déclarèrent qu’elles se remettraient à l’ouvrage dès que le sonneur serait remplacé par une horloge et que le tarif des amendes serait plus rationnel. Harrupp cita dix-neuf femmes et filles devant les magistrats, pour rupture de contrat. Elles furent condamnées chacune à 6 d. d’amende et à 2 sh. pour les frais, à la grande stupéfaction de l’auditoire. Harrupp, au sortir du tribunal, fut salué des sifflets de la foule.

    — Une opération favorite des fabricants consiste à punir leurs ouvriers des défauts du matériel qu’ils leur livrent en faisant des retenues sur leur salaire. Cette méthode provoqua en 1866 une grève générale dans les poteries anglaises. Les rapports de la « Child. Employm. Commiss. » (1863-1866) citent des cas où l’ouvrier, au lieu de recevoir un salaire, devient par son travail et en vertu des punitions réglementaires, le débiteur de son bienfaisant maître. La dernière disette de coton a fourni nombre de traits édifiants de l’ingéniosité des philanthropes de fabrique en matière de retenues sur le salaire. « J’ai eu moi-même tout récemment, dit l’inspecteur de fabrique R. Baker, à faire poursuivre juridiquement un fabricant de coton parce que, dans ces temps difficiles et malheureux, il retenait à quelques jeunes garçons (au-dessus de 13 ans) dix pence pour le certificat d’âge du médecin, lequel ne lui coûte que 6 d. et sur lequel la loi ne permet de retenir que 3 d., l’usage étant même de ne faire aucune retenue… Un autre fabricant, pour atteindre le même but, sans entrer en conflit avec la loi, fait payer un shilling à chacun des pauvres enfants qui travaillent pour lui, à titre de frais d’apprentissage du mystérieux art de filer, dès que le témoignage du médecin les déclare mûrs pour cette occupation. Il est, comme on le voit, bien des détails cachés qu’il faut connaître pour se rendre compte de phénomènes aussi extraordinaires que les grèves par le temps qui court (il s’agit d’une grève dans la fabrique de Darwen, juin 1863, parmi les tisseurs à la mécanique). » Reports of Insp. of Fact., for 30 th. April 1863. (Les rapports de fabrique s’étendent toujours au-delà de leur date officielle.)

  1. « Les lois pour protéger les ouvriers contre les machines dangereuses n’ont pas été sans résultats utiles.

    « Mais il existe maintenant de nouvelles sources d’accidents inconnus il y a vingt ans, surtout la vélocité augmentée des machines. Roues, cylindres, broches et métiers à tisser sont chassés par une force d’impulsion toujours croissante ; les doigts doivent saisir les filés cassés avec plus de rapidité et d’assurance ; s’il y a hésitation ou imprévoyance, ils sont sacrifiés… Un grand nombre d’accidents est occasionné par l’empressement des ouvriers à exécuter leur besogne aussi vite que possible. Il faut se rappeler qu’il est de la plus haute importance pour les fabricants de faire fonctionner leurs machines sans interruption, c’est-à-dire de produire des filés et des tissus. L’arrêt d’une minute n’est pas seulement une perte en force motrice, mais aussi en production. Les surveillants, ayant un intérêt monétaire dans la quantité du produit, excitent les ouvriers à faire vite et ceux-ci, payés d’après le poids livré ou à la pièce n’y sont pas moins intéressés. Quoique formellement interdite dans la plupart des fabriques, la pratique de nettoyer des machines en mouvement est générale. Cette seule cause a produit pendant les derniers six mois, 906 accidents funestes. Il est vrai qu’on nettoye tous les jours, mais le vendredi et surtout le samedi sont plus particulièrement fixés pour cette opération qui s’exécute presque toujours durant le fonctionnement des machines… Comme c’est une opération qui n’est pas payée, les ouvriers sont empressés d’en finir. Aussi, comparés aux accidents des jours précédents, ceux du vendredi donnent un surcroît moyen de 12 p. 100, ceux du samedi un surcroît de vingt-cinq et même de plus de 50 p. 100, si on met en ligne de compte que le travail ne dure le samedi que sept heures et demie. » (Reports of Insp. of Fact. for 31 st. Oct. London 1867, p. 9, 15, 16, 17.)

  2. Dans le premier chapitre du livre III je rendrai compte d’une campagne d’entrepreneurs anglais contre les articles de la loi de fabrique relatifs à la protection des ouvriers contre les machines. Contentons-nous d’emprunter ici une citation d’un rapport officiel de l’inspecteur Leonhard Horner : « J’ai entendu des fabricants parler avec une frivolité inexcusable de quelques-uns des accidents, dire par exemple que la perte d’un doigt est une bagatelle. La vie et les chances de l’ouvrier dépendent tellement de ses doigts qu’une telle perte a pour lui les conséquences les plus fatales. Quand j’entends de pareilles absurdités, je pose immédiatement cette question : Supposons que vous ayez besoin d’un ouvrier supplémentaire et qu’il s’en présente deux également habiles sous tous les rapports, lequel choisiriez-vous ? Ils n’hésitaient pas un instant à se décider pour celui dont la main est intacte… Ces messieurs les fabricants ont des faux préjugés contre ce qu’ils appellent une législation pseudo-philanthropique. » (Reports of Insp. of Fact for 31 st. Oct. 1855.) Ces fabricants sont de madrés compères et ce n’est pas pour des prunes qu’ils acclamèrent avec exaltation la révolte des esclavagistes américains.
  3. Cependant dans les établissements soumis le plus longtemps à la loi de fabrique, bien des abus anciens ont disparu. Arrive à un certain point le perfectionnement ultérieur du système mécanique exige lui-même une construction perfectionnée des bâtiments de fabrique laquelle profite aux ouvriers. (V. Report. etc. for 31 st oct. 1863, p. 109.)
  4. Voy entre autres : John Houghton : Husbandry and Trade improved. Lond., 1727, The advantages of the East India Trade 1720, John Bellers l. c. « Les maîtres et les ou-