Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/186

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mière, elle donne lieu à la révolte brutale de l’ouvrier contre le moyen de travail.

Le moyen de travail accable le travailleur. Cet antagonisme direct éclate surtout lorsque des machines nouvellement introduites viennent faire la guerre aux procédés traditionnels du métier et de la manufacture. Mais dans la grande industrie elle-même, le perfectionnement du machinisme et le développement du système automatique ont des effets analogues.

« Le but constant du machinisme perfectionné est de diminuer le travail manuel, ou d’ajouter un anneau de plus à l’enchainure productive de la fabrique en substituant des appareils de fer à des appareils humains[1]. » « L’application de la vapeur ou de la force de l’eau à des machines qui jusqu’ici n’étaient mues qu’avec la main, est l’événement de chaque jour… Les améliorations de détail ayant pour but l’économie de la force motrice, le perfectionnement de l’ouvrage, l’accroissement du produit dans le même temps, ou la suppression d’un enfant, d’une femme ou d’un homme sont constantes, et bien que peu apparentes, elles ont néanmoins des résultats importants[2]. » « Partout où un procédé exige beaucoup de dextérité et une main sûre, on le retire au plus tôt des mains de l’ouvrier trop adroit, et souvent enclin à des irrégularités de plusieurs genres pour en charger un mécanisme particulier, dont l’opération automatique est si bien réglée qu’un enfant peut la surveiller[3]. » « D’après le système automatique le talent de l’artisan se trouve progressivement remplacé par de simples surveillants de mécaniques[4]. » « Non seulement les machines perfectionnées n’exigent pas l’emploi d’un aussi grand nombre d’adultes, pour arriver à un résultat donné, mais elles substituent une classe d’individus à une autre, le moins adroit au plus habile, les enfants aux adultes, les femmes aux hommes. Tous ces changements occasionnent des fluctuations constantes dans le taux du salaire[5]. » « La machine rejette sans cesse des adultes[6]. »

La marche rapide imprimée au machinisme par la réduction de la journée de travail nous a montré l’élasticité extraordinaire dont il est susceptible, grâce à une expérience pratique accumulée, à l’étendue des moyens mécaniques déjà acquis et aux progrès de la technologie. En 1860, alors que l’industrie cotonnière anglaise était à son zénith, qui aurait soupçonné les perfectionnements mécaniques et le déplacement correspondant du travail manuel qui, sous l’aiguillon de la guerre civile américaine, révolutionnèrent cette industrie ? Contentons‑nous d’en citer un ou deux exemples empruntés aux rapports officiels des inspecteurs de fabrique. « Au lieu de soixante‑quinze machines à carder, dit un fabricant de Manchester, nous n’en employons plus que douze, et nous obtenons la même quantité de produit en qualité égale sinon meilleure… L’économie en salaires se monte à dix livres sterling par semaine et le déchet du coton a diminué de dix pour cent. » Dans une filature de la même ville le mouvement accéléré des machines et l’introduction de divers procédés automatiques ont permis de réduire dans un département le nombre des ouvriers employés d’un quart et dans un autre de plus de la moitié. Un autre filateur estime qu’il a réduit de dix pour cent le nombre de ses « bras. »

Les MM. Gilmore, filateurs à Manchester, déclarent de leur côté :

« Nous estimons que dans le nettoyage du coton l’économie de bras et de salaires résultant des machines nouvelles se monte à un bon tiers… Dans deux autres procédés préliminaires la dépense a diminué d’un tiers environ en salaires et autres frais, dans la salle à filer d’un tiers. Mais ce n’est pas tout ; quand nos filés passent maintenant aux tisserands, ils sont tellement améliorés qu’ils fournissent plus de tissus de meilleure qualité que les anciens filés mécaniques[7]. »

L’inspecteur A. Redgrave, remarque à ce propos : « La diminution dans le nombre d’ouvriers, en même temps que la production s’augmente, progresse rapidement. Dans les fabriques de laine on a depuis peu commencé à réduire le nombre des bras et cette réduction continue. Un maître d’école qui habite Rochdale me disait, il y a quelques jours, que la grande diminution dans les écoles de filles n’était pas due seulement à la pression de la crise mais aux changements introduits dans les mécaniques des fabriques de laine, par suite desquels une réduction moyenne de 79 demi‑temps avait eu lieu[8]. »

  1. « Reports of Insp. of Fact. 31 Oct. 1858 », p. 43.
  2. « Reports etc., 31 Oct. 1856 », p. 15.
  3. Ure, l. c., t. I. p. 29 : « Le grand avantage des machines pour la cuite des briques, c’est qu’elles rendent les patrons tout à fait indépendants des ouvriers habiles. » (Child. Employm. Comm. V. Report. London, 1866 p. 180, n. 46. — M. A. Sturreck, surveillant du département des machines du Great Northern Railway, dit au sujet de la construction des machines (locomotives, etc.) devant la Commission royale d’enquête : « Les ouvriers dispendieux sont de jour en jour moins employés. En Angleterre la productivité des ateliers est augmentée par l’emploi d’instruments perfectionnés et ces instruments sont à leur tour fabriqués par une classe inférieure d’ouvriers. » Auparavant « il fallait des ouvriers habiles pour produire toutes les parties des machines ; maintenant ces parties de machines sont produites par un travail de qualité inférieure, mais avec de bons instruments… Par instruments, j’entends les machines employées à la construction de machines. » (Royal Commission on Railways, Minutes of Evidence. No 17 863. London, 1867.)
  4. Ure, l. c. p. 30.
  5. L. c. t. II, p. 67.
  6. L. c.
  7. Rep. of Insp. of Fact. 31 st. oct. 1863, p. 108 et suiv.
  8. L. c., p. 109. Le perfectionnement rapide des machines pendant la crise cotonnière permit aux fabricants anglais, une fois la guerre civile américaine terminée, de pouvoir encombrer de nouveau tous les marchés du monde. Dans les derniers six mois de 1866 les tissus étaient déjà devenus presque invendables quand les marchandises envoyées en commission aux Indes et à la Chine vinrent rendre l’encombrement encore plus intense. Au commencement de 1867 les fabricants eurent recours à leur expédient ordinaire, l’abaissement du salaire. Les ouvriers s’y opposèrent et déclarèrent, avec raison