Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/189

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factures de tapis l’une après l’autre déplacent des ouvriers par des machines.

Aussi ce n’est pas ce dada qu’enfourchent les doctrinaires la compensation. Pour eux, la grande affaire, c’est les subsistances des ouvriers congédiés. En dégageant nos cinquante ouvriers de leur salaire de 1500 l. st., la machine dégage de leur consommation 1500 l. st. de subsistances. Voilà le fait dans sa triste réalité ! Couper les vivres à l’ouvrier, messieurs les ventrus appellent cela rendre des vivres disponibles pour l’ouvrier comme nouveau fonds d’emploi dans une autre industrie. On le voit, tout dépend de la manière de s’exprimer. Nominibus mollire licet mala[1].

D’après cette doctrine, les 1500 l. st. de subsistances étaient un capital mis en valeur par le travail des cinquante ouvriers tapissiers congédiés, et qui perd par conséquent son emploi dès que ceux-ci chôment, et n’a ni trêve ni repos tant qu’il n’a pas rattrapé « un nouveau placement » où les mêmes travailleurs pourront de nouveau le consommer productivement. Un peu plus tôt, un peu plus tard ils doivent donc se retrouver ; et alors il y aura compensation. Les souffrances des ouvriers mis hors d’emploi par la machine sont donc passagères comme les biens de cette terre.

Les 1500 l. st. qui fonctionnaient comme capital, vis-à-vis des tapissiers déplacés, ne représentaient pas en réalité le prix des subsistances qu’ils avaient coutume de consommer, mais le salaire qu’ils recevaient avant la conversion de ces mille cinq cents livres sterling en machine. Cette somme elle-même ne représentait que la quote-part des tapis fabriqués annuellement par eux qui leur était échue à titre de salaires, non en nature, mais en argent. Avec cet argent — forme-monnaie d’une portion de leur propre produit — ils achetaient des subsistances. Celles-ci existaient pour eux non comme capital, mais comme marchandises, et eux-mêmes existaient pour ces marchandises non comme salariés, mais comme acheteurs. En les dégageant de leurs moyens d’achat, la machine les a convertis d’acheteurs en non-acheteurs. Et par ce fait leur demande comme consommateurs cesse.

Si cette baisse dans la demande des subsistances nécessaires n’est pas compensée par une hausse d’un autre côté, leur prix va diminuer. Est-ce là par hasard une raison pour induire le capital employé dans la production de ces subsistances, à engager comme ouvriers additionnels nos tapissiers désœuvrés ? Bien au contraire, on commencera à réduire le salaire des ouvriers de cette partie, si la baisse des prix se maintient quelque temps. Si le déficit dans le débit des subsistances nécessaires se consolide, une partie du capital consacré à leur production s’en retirera et cherchera à se placer ailleurs. Durant ce déplacement et la baisse des prix qui l’a produite les producteurs des vivres passeront à leur tour par des « inconvénients temporaires ». Donc, au lieu de prouver qu’en privant des ouvriers de leurs subsistances, la machine convertit en même temps celles-ci en nouveau fonds d’emploi pour ceux-là, l’apologiste prouve au contraire, d’après sa loi de l’offre et de la demande, qu’elle frappe non seulement les ouvriers qu’elle remplace, mais aussi ceux dont ils consommaient les produits.

Les faits réels, travestis par l’optimisme économiste, les voici :

Les ouvriers que la machine remplace sont rejetés de l’atelier sur le marché de travail où ils viennent augmenter les forces déjà disponibles pour l’exploitation capitaliste. Nous verrons plus tard, dans la section VII, que cet effet des machines, présenté comme une compensation pour la classe ouvrière en est au contraire le plus horrible fléau. Mais pour le moment passons outre.

Les ouvriers rejetés d’un genre d’industrie peuvent certainement chercher de l’emploi dans un autre, mais s’ils le trouvent, si le lien entre eux et les vivres rendus disponibles avec eux est ainsi renoué, c’est grâce à un nouveau capital qui s’est présenté sur le marché de travail, et non grâce au capital déjà fonctionnant qui s’est converti en machine. Encore leurs chances sont des plus précaires.

En dehors de leur ancienne occupation, ces hommes, rabougris par la division du travail, ne sont bons qu’à peu de chose et ne trouvent accès que dans des emplois inférieurs, mal payés, et à cause de leur simplicité même toujours surchargés de candidats[2].

De plus, chaque industrie, la tapisserie par exemple, attire annuellement un nouveau courant d’hommes qui lui apporte le contingent nécessaire à suppléer les forces usées et à fournir l’excédant de forces que son développement régulier réclame. Du moment où la machine rejette du métier ou de la manufacture une partie des ouvriers jusque-là occupés, ce nouveau flot de conscrits industriels est détourné de sa destination et va peu à peu se décharger dans d’autres industries, mais les premières victimes pâtissent et périssent pendant la période de transition.

La machine est innocente des misères qu’elle entraîne ; ce n’est pas sa faute si, dans notre milieu social, elle sépare l’ouvrier de ses vivres. Là où elle est introduite elle rend le produit meilleur marché et plus abondant. Après comme avant son introduction, la société possède donc toujours au moins la même somme de vivres pour les travailleurs déplacés, abstraction faite de l’énorme portion de son produit annuel gaspillé par les oisifs.

C’est surtout dans l’interprétation de ce fait que brille l’esprit courtisanesque des économistes.

D’après ces messieurs-là, les contradictions et les antagonismes inséparables de l’emploi des machi-

  1. On a bien le droit de pallier des maux avec des mots.
  2. Un Ricardien relève à ce propos les fadaises de J. B. Say : « Quand la division du travail est très développée, l’aptitude des ouvriers ne trouve son emploi que dans la branche spéciale de travail pour laquelle ils ont été formés ; ils ne sont eux-mêmes qu’une espèce de machine. Rien de plus absurde que de répéter sans cesse comme des perroquets que les choses ont une tendance à trouver leur niveau. Il suffit de regarder autour de soi pour voir qu’elles ne peuvent de longtemps trouver ce niveau, et que si elles le trouvent, il est beaucoup moins élevé qu’au point de départ. » (An lnquiry into those principles respecting the Nature of Demand, etc. London, 1821, p. 72.)