Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/195

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universel, enfante nécessairement une production fiévreuse suivie d’un encombrement des marchés dont la contraction amène la paralysie. La vie de l’industrie se transforme ainsi en série de périodes d’activité moyenne, de prospérité, de surproduction, de crise et de stagnation. L’incertitude et l’instabilité auxquelles l’exploitation mécanique soumet le travail finissent par se consolider et par devenir l’état normal de l’ouvrier, grâce à ces variations périodiques du cycle industriel. À part les époques de prospérité, la lutte la plus acharnée s’engage entre les capitalistes pour leur place au marché et leurs profits personnels, qui sont en raison directe du bas prix de leurs produits. C’est donc à qui emploiera les machines les plus perfectionnées pour supplanter l’ouvrier, et les méthodes de production les plus savantes. Mais cela même ne suffit pas, et il arrive toujours un moment où ils s’efforcent d’abaisser le prix des marchandises en déprimant le salaire au‑dessous de la valeur de la force de travail[1].

L’accroissement dans le nombre des ouvriers de la fabrique a pour condition un accroissement proportionnellement beaucoup plus rapide du capital qui s’y trouve engagé. Mais ce mouvement ne s’accomplit que dans les périodes de flux et de reflux du cycle industriel. Il est, en outre, toujours interrompu par le progrès technique qui tantôt remplace des ouvriers virtuellement, et tantôt les supprime actuellement. Ce changement qualitatif dans l’industrie mécanique, éloigne sans cesse des ouvriers de la fabrique ou en ferme la porte aux nouvelles recrues qui se présentent, tandis que l’extension quantitative des fabriques engloutit, avec les ouvriers jetés dehors, les nouveaux contingents. Les ouvriers sont ainsi alternativement attirés et repoussés, ballottés de côté et d’autre, et ce mouvement de répulsion et d’attraction est accompagné de changements continuels dans l’âge, le sexe et l’habileté des enrôlés.

Pour apprécier les vicissitudes de l’ouvrier de fabrique, rien ne vaut comme un coup d’œil rapide jeté sur les vicissitudes de l’industrie cotonnière anglaise.

De 1770 à 1815 l’industrie cotonnière subit cinq années de malaise ou de stagnation. Pendant cette première période de quarante-cinq ans, les fabricants anglais possédaient le monopole des machines et du marché universel. De 1815 à 1821, malaise ; 1822 à 1823, prospérité ; 1824, les lois de coalition sont abolies ; les fabriques prennent de tous côtés une grande extension ; 1825, crise ; 1826, grande misère et révoltes parmi les ouvriers ; 1827, légère amélioration ; 1828, grand accroissement dans le nombre des métiers à vapeur et dans l’exportation ; 1829, l’exportation, pour l’Inde particulièrement, dépasse celle de toutes les années précédentes ; 1830, encombrement des marchés, grande détresse ; de 1831 à 1833, malaise persistant ; le commerce de l’Asie orientale (Inde et Chine) est arraché au monopole de la Compagnie des Indes ; 1834, grand accroissement des fabriques et des machines, manque de bras ; la nouvelle loi des pauvres active la migration des ouvriers agricoles dans les districts manufacturiers ; rafle d’enfants dans les comtés ruraux, commerce d’esclaves blancs ; 1835, grande prospérité, mais en même temps les tisseurs à la main meurent de faim ; 1836, point culminant ; 1837 et 1838, décadence, malaise, crise ; 1839, reprise ; 1840, grande dépression, révoltes, intervention de la force armée ; 1841 et 1842, souffrances terribles des ouvriers de fabrique ; 1842, les fabricants de Manchester chassent les ouvriers des fabriques

    actuelle on doit les considérer encore comme une colonie de l’Europe.

    Coton exporté des États-Unis en Grande-Bretagne.
    1846 (livres) 401,949,393
    1852 » 765,630,544
    1859 » 961,707,264
    1860 » 1,115,890,608

    Exportation de grains des États-Unis en Grande-Bretagne (1850 et 1862, en quintaux).

    Froment 1850 16,202,312
    1862 41,033,506
    Orge 1850 3,669,653
    1862 6,624,800
    Avoine 1850 3,174,801
    1862 4,426,994
    Seigle 1850 388,749
    1862 7,108
    Farine de froment 1850 3,819,440
    1862 7,207,113
    Blé noir 1850 1,054
    1862 19,571
    Maïs 1850 5,473,161
    1862 11,694,818
    Bere ou Bigg (Orge qualité sup.) 1850 2,039
    1862 7,675
    Pois 1850 811,620
    1862 1,024,722
    Haricots 1850 1,822,972
    1862 2,037,137

    Total 1850 34,365,801
    1862 74,083,351

  1. Dans un appel fait en juillet 1866, « aux sociétés de résistance anglaises », par des ouvriers que les fabricants de chaussures de Leicester avaient jetés sur le pavé (locked out), il est dit : « Depuis environ vingt ans la cordonnerie a été bouleversée en Angleterre, par suite du remplacement de la couture par la rivure. On pouvait alors gagner de bons salaires. Bientôt cette nouvelle industrie prit une grande extension. Une vive concurrence s’établit entre les divers établissements, c’était à qui fournirait l’article du meilleur goût. Mais il s’établit peu après une concurrence d’un genre détestable ; c’était maintenant à qui vendrait au plus bas prix. On en vit bientôt les funestes conséquences dans la réduction du salaire, et la baisse de prix du travail fut si rapide que beaucoup d’établissements ne paient encore aujourd’hui que la moitié du salaire primitif. Et cependant, bien que les salaires tombent de plus en plus, les profits semblent croître avec chaque changement de tarif du travail. » Les fabricants tirent même parti des périodes défavorables de l’industrie pour faire des profits énormes au moyen d’une réduction exagérée des salaires, c’est-à-dire au moyen d’un vol direct commis sur les moyens d’existence les plus indispensables au travailleur. Un exemple : il s’agit d’une crise dans la fabrique de tissus de soie de Coventry : « Il résulte de renseignements que j’ai obtenus aussi bien de fabricants que d’ouvriers, que les salaires ont été réduits dans une proportion bien plus grande que la concurrence avec des producteurs étrangers ou d’autres circonstances ne le rendaient nécessaire. La majorité des tisseurs travaille pour un salaire réduit de 30 à 40%. Une pièce de rubans pour laquelle le tisseur obtenait, cinq ans auparavant, 6 ou 7 sh. ne lui rapporte plus que 3 sh. 3 d. ou 3 sh. 6 d. D’autres travaux payés d’abord 4 sh. et 4 sh. 3 d., ne le sont plus que 2 sh. ou 2 sh. 3 d. La réduction du salaire est bien plus forte qu’il n’est nécessaire pour stimuler la demande. C’est un fait que pour beaucoup d’espèces de rubans la réduction du salaire n’a pas entraîné la moindre réduction dans le prix de l’article. » (Rapport du commissaire F. Longe dans « Child. Empl. Comm. V. Report 1866 », p. 114, no 1.)