Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/194

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une branche d’industrie aux dépens du métier ou de la manufacture, ses succès sont aussi certains que le seraient ceux d’une armée pourvue de fusils à aiguille contre une armée d’arbalétriers. Cette première période pendant laquelle la machine doit conquérir son champ d’action est d’une importance décisive, à cause des profits extraordinaires qu’elle aide à produire. Ils ne constituent pas seulement par eux-mêmes un fonds d’accumulation accélérée ; ils attirent, en outre, une grande partie du capital social additionnel, partout en voie de formation, et à la recherche de nouveaux placements dans les sphères de production privilégiées. Les avantages particuliers de la première période d’activité fiévreuse se renouvellent partout où les machines viennent d’être introduites. Mais dès que la fabrique a acquis une certaine assiette et un certain degré de maturité ; dès que sa base technique, c’est‑à‑dire la machine, est reproduite au moyen de machines ; dès que le mode d’extraction du charbon et du fer, ainsi que la manipulation des métaux et les voies de transport, ont été révolutionnés ; en un mot, dès que les conditions générales de production sont adaptées aux exigences de la grande industrie, dès lors ce genre d’exploitation acquiert une élasticité et une faculté de s’étendre soudainement et par bonds qui ne rencontrent d’autres limites que celles de la matière première et du débouché.

D’une part, les machines effectuent directement l’augmentation de matières premières, comme, par exemple, le cotton‑gin a augmenté la production du coton[1], d’autre part, le bas prix des produits de fabrique et le perfectionnement des voies de communication et de transport fournissent des armes pour la conquête des marchés étrangers. En ruinant par la concurrence leur main‑d’œuvre indigène, l’industrie mécanique les transforme forcément en champs de production des matières premières dont elle a besoin. C’est ainsi que l’Inde a été contrainte de produire du coton, de la laine, du chanvre, de l’indigo, etc., pour la Grande‑Bretagne[2].

En rendant surnuméraire là où elle réside une partie de la classe productive, la grande industrie nécessite l’émigration, et par conséquent, la colonisation de contrées étrangères qui se transforment en greniers de matières premières pour la mère-patrie ; c’est ainsi que l’Australie est devenue un immense magasin de laine pour l’Angleterre[3].

Une nouvelle division internationale du travail, imposée par les sièges principaux de la grande industrie, convertit de cette façon une partie du globe en champ de production agricole pour l’autre partie, qui devient par excellence le champ de production industriel[4].

Cette révolution va de pair avec des bouleversements dans l’agriculture, sur lesquels nous ne nous arrêterons pas en ce moment[5].

L’expansibilité immense et intermittente du système de fabrique jointe à sa dépendance du marché

  1. On donnera d’autres exemples dans le livre III.
  2. Coton exporté de l’Inde en Grande-Bretagne.
    1846 (livres) 34,540,143
    1860 » 204,141,168
    1865 » 445,947,600


    Laine exporté de l’Inde en Grande-Bretagne.
    1846 (livres) 4,570,581
    1860 » 20,114,173
    1865 » 20,679,111
  3. Laine exporté du cap de Bonne-Espérance en Grande-Bretagne.
    1846 (livres) 2,958,457
    1860 » 16,574,345
    1865 » 29,220,623


    Laine exporté d’Australie en Grande-Bretagne.
    1846 (livres) 21,789,346
    1860 » 59,166,616
    1865 » 109,734,261
  4. Au mois de février 1867, la Chambre des Communes ordonna, sur la demande de M. Gladstone, une publication de la statistique des grains de tout sorte importés dans le Royaume-Uni de 1831 à 1866. En voici le résumé où la farine est réduite a des quarters de grains (1 quarter = poids de kilos 12 699)
    Périodes quinquennales de l’année 1831 à l’année 1866.
    Désignation 1831-35 1836-40 1841-45 1846-50
    moyenne annuelle.
    Importation… grs 1,096,373 2,389,729 2,843,865 8,776,552
    Importation… grs 225,263 251,770 139,056 155,461
    Excès de l’importation sur l’exportation… grs 874,110 2,137,959 2,704,809 8,621,091
    population.
    Moyenne annuelle dans chaque période… grs 24,621,107 25,929,507 27,262,559 27,797,598
    quantité moyenne de grains, etc.
    En quarters annuellement consommés par l’individu moyen, en excès sur la population indigène… grs 0.036 0.082 0.099 0.310


    Périodes quinquennales de l’année 1831 à l’année 1866.
    Désignation 1851-55 1856-60 1861-65 1865
    moyenne annuelle.
    Importation… grs 834,237 19,913,621 15,009,871 15,457,340
    Importation… grs 307,491 341,150 302,734 216,218
    Excès de l’importation sur l’exportation… grs 8,037,746 10,572,462 14,707,117 16,241,122
    population.
    Moyenne annuelle dans chaque période… grs 27,572,923 28,391,544 29,381,760 29,935,404
    quantité moyenne de grains, etc.
    En quarters annuellement consommés par l’individu moyen, en excès sur la population indigène… grs 0.291 0.372 0.501 0.543
  5. Le développement économique des États-Unis est lui-même un produit de la grande industrie européenne, et plus particulièrement de l’industrie anglaise. Dans leur forme