Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/211

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nécessité économique, l’aveu qu’elle a converti l’autorité paternelle en un appareil du mécanisme social, destiné à fournir, directement ou indirectement, au capitaliste les enfants du prolétaire lequel, sous peine de mort, doit jouer son rôle d’entremetteur et de marchand d’esclaves ? Aussi tous les efforts de cette législation ne prétendent‑ils qu’à réprimer les excès de ce système d’esclavage.

Si terrible et si dégoûtante que paraisse dans le milieu actuel la dissolution des anciens liens de famille[1], la grande industrie, grâce au rôle décisif qu’elle assigne aux femmes et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans des procès de production socialement organisés, n’en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes. Il est aussi absurde de considérer comme absolu et définitif le mode germano‑chrétien de la famille que ses modes oriental, grec et romain, lesquels forment d’ailleurs entre eux une série progressive. Même la composition du travailleur collectif par individus de deux sexes et de tout âge, cette source de corruption et d’esclavage sous le règne capitaliste, porte en soi les germes d’une nouvelle évolution sociales[2]. Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie.

La nécessité de généraliser la loi de fabrique, de la transformer d’une loi d’exception pour les filatures et les tissanderies mécaniques, en loi de la production sociale, s’imposait à l’Angleterre, comme on l’a vu, par la réaction que la grande industrie exerçait sur la manufacture, le métier et le travail à domicile contemporains.

Les barrières mêmes que l’exploitation des femmes et des enfants rencontra dans les industries réglementées, poussèrent a l’exagérer d’autant plus dans les industries soi-disant libres[3].

Enfin, les « réglementés » réclament hautement l’égalité légale dans la concurrence, c’est‑à‑dire dans le droit d’exploiter le travail[4].

Écoutons à ce sujet deux cris partis du cœur. MM. W. Cooksley, fabricants de clous, de chaînes, etc., à Bristol, avaient adopté volontairement les prescriptions de la loi de fabrique. « Mais comme l’ancien système irrégulier se maintient dans les établissements voisins, ils sont exposés au désagrément de voir les jeunes garçons qu’ils emploient attirés (enticed) ailleurs à une nouvelle besogne après 6 heures du soir. C’est là, s’écrient‑ils naturellement, une injustice à notre égard et de plus une perte pour nous, car cela épuise une partie des forces de notre jeunesse dont le profit entier nous appartient[5]. » M. J. Simpson (fabricant de boîtes et de sacs de papier, à Londres) déclare aux commissaires de la Child. Empl. Comm. « qu’il veut bien signer toute pétition pour l’introduction des lois de fabrique. Dans l’état actuel, après la fermeture de son atelier, il sent du malaise et son sommeil est troublé par la pensée que d’autres font tra­vailler plus longtemps et lui enlèvent les commandes à sa barbe[6]. » « Ce serait une injustice à l’égard des grands entre­ preneurs », dit, en se résumant, la Commission d’enquête « que de soumettre leurs fabriques au règlement, tandis que dans leur propre partie la petite industrie n’aurait à subir aucune limitation légale du temps de travail. Les grands fabricants n’auraient pas seulement à souffrir de cette inégalité dans les conditions de la concurrence au sujet des heures de travail, leur personnel de femmes et d’enfants serait en outre détourné à leur préjudice vers les ateliers épargnés par la loi. Enfin cela pousserait à la multiplication des petits ateliers qui, presque sans exception, sont les moins favorables à la santé, au confort, à l’éducation et à l’amélioration générale du peuple[7]. »

La Commission propose, dans son rapport final de 1866, de soumettre à la loi de fabrique plus de 1 400 000 enfants, adolescents et femmes dont la moitié environ est exploitée par la petite industrie et le travail à domicile. « Si le Parlement, dit‑elle, acceptait notre proposition dans toute son étendue, il est hors de doute qu’une telle législation exercerait l’influence la plus salutaire, non seulement sur les jeunes et les faibles dont elle s’occupe en premier lieu, mais encore sur la masse bien plus considérable des ouvriers adultes qui tombent directement (les femmes) et indirectement (les hommes) dans son cercle d’action. Elle leur imposerait des heures de travail régulières et modérées, les amenant ainsi à économiser et accumuler cette réserve de force physique dont dépend leur prospérité aussi bien que celle du pays ; elle préserverait la génération nouvelle des efforts excessifs dans un âge encore tendre, qui minent leur constitution et entraînent une décadence prématurée ; elle offrirait enfin aux enfants, du moins jusqu’à leur treizième année, une instruction élémentaire qui mettrait fin à cette ignorance incroyable dont les rapports de la Commission présentent une si fidèle peinture et qu’on ne peut envisager sans une véritable douleur et un profond sentiment d’humiliation nationale[8]. »

Vingt-quatre années auparavant une autre Commission d’enquête sur le travail des enfants avait déjà, comme le remarque Senior, « déroulé dans son rapport de 1842, le tableau le plus affreux de la cupidité, de l’égoïsme et de la cruauté des parents et des capitalistes, de la misère, de la dégradation et de la destruction des enfants et des adolescents… On croirait que le rapport décrit les horreurs d’une époque reculée… Ces horreurs durent toujours, plus intenses que jamais… Les abus dénoncés en 1842 sont aujourd’hui (octobre 1863) en pleine floraison… Le rapport de 1842 fut empilé avec d’autres documents, sans qu’on en prît autre-

  1. V. F. Engels l. c. p. 162, 178-83.
  2. « Le travail de fabrique peut être pur et bienfaisant comme l’était jadis le travail domestique, et même à un plus haut degré. » (Reports of Insp. of Fact. 31 st. oct. 1865, p.127.)
  3. L. c. p. 27, 32.
  4. On trouve là-dessus de nombreux documents dans les « Reports of Insp. of Fact. »
  5. « Child. Empl. Comm. V Rep. », p. ix, n. 35.
  6. L. c. n. 28.
  7. L. c. n. 165-167. — Voy. Sur les avantages de la grande industrie comparée à la petite, « Child. Empl. Comm. III Rep. », p. 13, n. 144 ; p. 25, n. 121 ; p. 26, n. 125 ; p. 27, n. 140, etc.
  8. Child. Empl. Comm. V Rep., 1866, p. xxv, n. 169.