Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/231

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son travail est travail salarié. Ou bien il obtient pour douze heures de travail moins de six francs, c’est‑à‑dire moins de douze heures de travail. Douze heures de travail s’échangent dans ce cas contre dix, six, etc., heures de travail. Poser ainsi comme égales des quantités inégales, ce n’est pas seulement anéantir toute détermination de la valeur. Il est même impossible de formuler comme loi une contradiction de ce genre qui se détruit elle-même[1].

Il ne sert de rien de vouloir expliquer un tel échange de plus contre moins par la différence de forme entre les travaux échangés, l’acheteur payant en travail passé ou réalisé, et le vendeur en travail actuel ou vivant[2]. Mettons qu’un article représente six heures de travail. S’il survient une invention qui permette de le produire désormais en trois heures, l’article déjà produit, déjà circulant sur le marché, n’aura plus que la moitié de sa valeur primitive. Il ne représentera plus que trois heures de travail, quoiqu’il y en ait six de réalisées en lui. Cette forme de travail réalisé n’ajoute donc rien à la valeur, dont la grandeur reste au contraire toujours déterminée par le quantum de travail actuel et socialement nécessaire qu’exige la production d’une marchandise.

Ce qui sur le marché fait directement vis-à-vis au capitaliste, ce n’est pas le travail, mais le travailleur. Ce que celui-ci vend, c’est lui-même, sa force de travail. Dès qu’il commence à mettre cette force en mouvement, à travailler, or, dès que son travail existe, ce travail a déjà cessé de lui appartenir et ne peut plus désormais être vendu par lui. Le travail est la substance et la mesure inhérente des valeurs, mais il n’a lui-même aucune valeur[3].

Dans l’expression : valeur du travail, l’idée de valeur est complètement éteinte. C’est une expression irrationnelle telle que par exemple valeur de la terre. Ces expressions irrationnelles ont cependant leur source dans les rapports de production eux-mêmes dont elles réfléchissent les formes phénoménales. On sait d’ailleurs dans toutes les sciences, à l’économie politique près, qu’il faut distinguer entre les apparences des choses et leur réalité[4].

Ayant emprunté naïvement, sans aucune vérification préalable, à la vie ordinaire la catégorie « prix du travail », l’économie politique classique se demanda après coup comment ce prix était déterminé. Elle reconnut bientôt que pour le travail comme pour toute autre marchandise, le rapport entre l’offre et la demande n’explique rien que les oscillations du prix de marché au‑dessus ou au‑dessous d’une certaine grandeur. Dès que l’offre et la demande se font équilibre, les variations de prix qu’elles avaient provoquées cessent, mais là cesse aussi tout l’effet de l’offre et la demande. Dans leur état d’équilibre, le prix du travail ne dépend plus de leur action et doit donc être déterminé comme si elles n’existaient pas. Ce prix‑là, ce centre de gravitation des prix de marché, se présenta ainsi comme le véritable objet de l’analyse scientifique.

On arriva encore au même résultat en considérant une période de plusieurs années et en comparant les moyennes auxquelles se réduisent, par des compensations continuelles, les mouvements alternants de hausse et de baisse. On trouva ainsi des prix moyens, des grandeurs plus ou moins constantes qui s’affirment dans les oscillations mêmes des prix de marché et en forment les régulateurs intimes. Ce prix moyen donc, « le prix nécessaire » des physiocrates, « le prix naturel » d’Adam Smith — ne peut être pour le travail, de même que pour toute autre marchandise, que sa valeur, exprimée en argent. « La marchandise, dit Adam Smith, est alors vendue précisément ce qu’elle vaut. »

L’économie classique croyait avoir de cette façon remonté du prix accidentels du travail à sa valeur réelle. Puis elle détermina cette valeur par la valeur des subsistances nécessaires pour l’entretien et la reproduction du travailleur. À son insu elle changeait ainsi de terrain, en substituant à la valeur du travail, jusque‑là l’objet apparent de ses recherches, la valeur de la force de travail, force qui n’existe que dans la personnalité du travailleur et se distingue de sa fonction, le travail, tout comme une machine se distingue de ses opérations. La marche de l’analyse avait donc forcément conduit non seulement des prix de marché du travail à son

  1. « Si l’on traite le travail comme une marchandise, et le capital, le produit du travail, comme une autre, alors si les valeurs de ces deux marchandises sont déterminées par d’égales quantités de travail, une somme de travail donnée s’échangera… pour la quantité de capital qui aura été produite par la même somme de travail. Du travail passé s’échangera pour la même somme de travail présent. Mais la valeur du travail par rapport aux autres marchandises n’est pas déterminée par des quantités de travail égales. » (E. G. Wakefield dans son édit. de Adam Smith. Wealth of Nations, v. I. Lond., p. 231, note.)
  2. « Il a fallu convenir (encore une édition du « contrat social ») que toutes les fois qu’il échangerait du travail fait contre du travail à faire, le dernier (le capitaliste) aurait une valeur supérieure au premier (le travailleur). » (Sismondi, De la richesse commerciale. Genève, 1803, t. I, p. 37.)
  3. « Le travail, la mesure exclusive de la valeur… le créateur exclusif toute richesse, n’est pas marchandise. » (Th. Hodgskin, l. c., p. 186.)
  4. Déclarer que ces expressions irrationnelles sont pure licence poétique c’est tout simplement une preuve de l’impuissance de l’analyse. Aussi ai-je relevé cette phrase de Proudhon : « Le travail est dit valoir, non pas en tant que marchandise lui-même, mais en vue des valeurs qu’on suppose renfermées puissanciellement en lui. La valeur du travail est une expression figurée, etc. » Il ne voit, ai je dit, dans le travail marchandise, qui est d’une réalité effrayante qu’une ellipse grammaticale. Donc toute la société actuelle, fondée sur le travail marchandise, est désormais fondée sur une licence poétique, sur une expression figurée. La société veut elle éliminer « tous les inconvénients » qui la travaillent, eh bien ! qu’elle élimine les termes malsonnants, qu’elle change de langage ; et pour cela elle n’a qu’à s’adresser à l’Académie, pour lui demander une nouvelle édition de son dictionnaire. » (K. Marx, Misère de la philosophie, p. 34, 35) Il est naturellement encore bien plus commode de n’entendre par valeur absolument rien. On peut alors faire entrer sans façon, n’importe quoi dans cette catégorie. Ainsi en est il chez J. B. Say. Qu’est ce que la « valeur ? » Réponse : « C’est ce qu’une chose vaut. » Et qu’est ce que le « prix ? » Réponse : « la valeur d’une chose exprimée en monnaie. » Et pourquoi « le travail de la terre » a-t-il « une valeur ? » Parce qu’on y met un prix. Ainsi la valeur est ce qu’une chose vaut, et la terre a une « valeur » parce qu’on exprime sa valeur monnaie. Voilà en tout cas une méthode bien simple de s’expliquer le comment et le pourquoi des choses.