Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/236

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plus rapidement encore. La valeur de la force de travail, en raison de son usure, croit avec la durée de sa fonction et même en proportion plus rapide que l’incrément de cette durée.

Dans beaucoup de branches d’industrie où le salaire au temps prédomine sans limitation légale de la journée, il est passé peu à peu en habitude de compter comme normale ( « normal working day », « the day’s work », « the regular hours of work » ), une part de de la journée qui ne dure qu’un certain nombre d’heures, par exemple, dix. Au-delà, commence le temps de travail supplémentaire (overtime), lequel, en prenant l’heure pour unité de mesure, est mieux payé (extra pay), quoique souvent dans une proportion ridiculement petite[1]. La journée normale existe ici comme fragment de la journée réelle, et celle-ci reste souvent pendant toute l’année plus longue que celle‑là[2]. Dans différentes industries anglaises, l’accroissement du prix du travail à mesure que la journée se prolonge au‑delà d’une limite fixée amène ce résultat que l’ouvrier qui veut obtenir un salaire suffisant est contraint, par l’infériorité du prix du travail pendant le temps soi-disant normal, de travailler pendant le temps supplémentaire et mieux payé[3]. La limitation légale de la journée met fin à cette jonglerie[4].

C’est un fait notoire que plus longue est la journée de travail dans une branche d’industrie, plus bas y est le salaire[5]. L’inspecteur de fabrique A. Redgrave en donne une démonstration par une revue comparative de différentes industries pendant la période de 1839 à 1859. On y voit que le salaire a monté dans les fabriques soumises à la loi des dix heures, tandis qu’il a baissé dans celles où le travail quotidien dure de quatorze à quinze heures[6].

Nous avons établi plus haut que la somme du salaire quotidien ou hebdomadaire dépend de la quantité de travail fournie, le prix du travail étant donné. Il en résulte que plus bas est ce prix, plus grande doit être la quantité de travail ou la journée de travail, pour que l’ouvrier puisse s’assurer même un salaire moyen insuffisant. Si le prix de travail est de 12 cent., c’est‑à‑dire si l’heure est payée à ce taux, l’ouvrier doit travailler treize heures et un tiers par jour pour obtenir un salaire quotidien de 1 fr. 60. Si le prix de travail est de 25 c. une journée de douze heures lui suffit pour se procurer un salaire quotidien de 3 fr. Le bas prix du travail agit donc comme stimulant pour la prolongation du temps de travail[7].

Mais si la prolongation de la journée est ainsi l’effet naturel du bas prix du travail, elle peut, de son côté, devenir la cause d’une baisse dans le prix du travail et par là dans le salaire quotidien ou hebdomadaire.

La détermination du prix du travail par la fraction

démontre qu’une simple prolongation de la journée fait réellement baisser le prix du travail, même si son taux nominal n’est pas rabaissé. Mais les mêmes circonstances qui permettent au capitaliste de prolonger la journée lui permettent d’abord et le forcent ensuite de réduire même le prix nominal du travail jusqu’à ce que baisse le prix total du nombre d’heures augmenté et, par conséquent, le salaire à la journée ou à la semaine. Si, grâce à la prolongation de la journée, un homme exécute l’ouvrage de deux, l’offre du travail augmente, quoique

  1. Le surplus de la paye pour le temps supplémentaire (dans la manufacture de dentelles) est tellement petit, 1/2 d. etc., par heure, qu’il forme le plus pénible contraste avec le préjudice énorme qu’il cause à la santé et à la force vitale des travailleurs… Le petit supplément gagné en outre de cette manière doit être fort souvent dépensé en rafraîchissements extra. » (Child. Empl. Rep., p. xvi, n. 117.)
  2. Il en était ainsi dans la fabrique de teintures avant l’introduction du Factory Act. « Nous travaillons sans pause pour les repas, si bien que la besogne de la journée de 10 1/2 heures est terminée vers 4 heures et demie de l’après-midi. Tout le reste est temps supplémentaire qui cesse rarement avant 8 heures du soir, de sorte qu’en réalité nous travaillons l’année entière sans perdre une miette du temps extra. » (Mr. Smith’s Evidence dans Child. Empl. Comm. I, Rep., p. 125)
  3. Dans les blanchisseries écossaises par exemple. « Dans quelques parties de l’Écosse, cette industrie était exploitée (avant l’introduction de l’acte de fabrique en 1862) d’après le système du temps supplémentaire, c’est-à-dire que 10 heures comptaient pour une journée de travail normale dont l’heure était payée 2 d. Chaque journée avait un supplément de 3 ou 4 heures, payé à raison de 3 d. l’heure. Conséquence de ce système : un homme qui ne travaillait que le temps normal, ne pouvait gagner par semaine que 8 sh., salaire insuffisant. » (Reports of Insp. of Fact. 30 th. april 1863, p. 10.) « La paye extra pour le temps extraordinaire est une tentation à laquelle les ouvriers ne peuvent résister. » (Rep. of Insp. of Fact. 30 th. april 1848, p. 5.) Les ateliers de reliure de livres dans la cité de Londres emploient un grand nombre de jeunes filles de quatorze à quinze ans et, à vrai dire, sous la garantie du contrat d’apprentissage, qui prescrit des heures de travail déterminées. Elles n’en travaillent pas moins dans la dernière semaine de chaque mois jusqu’à dix, onze heures, même jusqu’à minuit et une heure du matin, avec les ouvriers plus âgés, en compagnie très mêlée. Les maîtres les tentent (tempt) par l’appât d’un salaire extra et de quelque argent pour un bon repas de nuit, qu’elles prennent dans les tavernes du voisinage. La débauche et le libertinage ainsi produits parmi ces « young immortals » (Child Empl. Comm. V. Rep., p. 44, n. 191), sont sans doute compensés par ce fait qu’elles relient un grand nombre de bibles et de livres de piété.
  4. Voy. Reports of Insp. of Fact. 30 th. april 1863, l. c. Les ouvriers de Londres employés au bâtiment appréciaient fort bien l’état des choses, quand ils déclarèrent dans la grande grève et lockout de 1861, qu’ils n’accepteraient le salaire à l’heure qu’aux deux conditions suivantes : 1o qu’on établît en même temps que le prix de l’heure de travail, une journée de travail normale de 9 ou de 10 heures, le prix de l’heure de cette dernière journée, devant être supérieur à celui de la première ; 2o chaque heure en plus de la journée normale serait proportionnellement payée davantage.
  5. « C’est une chose remarquable que là où les longues heures sont de règle, les petits salaires le sont aussi. » (Rep. of Insp. of Fact. 31 st. oct. 1863, p. 9.) « Le travail qui ne gagne qu’une maigre pitance est presque toujours excessivement prolongé. » (Public Health, Sixth Report, 1864, p. 15.)
  6. Rep. of Insp. of Fact. 30 th. april 1860, p. 31, 32.
  7. Les cloutiers anglais à la main sont obligés, par exemple, à cause du bas prix de leur travail, de travailler quinze heures par jour, pour obtenir au bout de la semaine le plus misérable salaire. « Il y a beaucoup, beaucoup d’heures dans la journée, et pendant tout ce temps, il leur faut trimer dur pour attraper onze pence ou un shilling, et de plus il faut en déduire de 2 1/2 à 3 d. pour l’usure des outils, le combustible, le déchet du fer. » (Child Empl. Comm. III, Rep., p. 136, n. 671.) Les femmes, pour le même temps de travail ne gagnent que cinq shillings par semaine. (L. c., p. 137, n. 674.)