Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/237

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l’offre de forces de travail, c’est‑à‑dire le nombre des ouvriers qui se trouvent sur le marché, reste constante. La concurrence ainsi créée entre les ouvriers permet au capitaliste de réduire le prix du travail, dont la baisse, à son tour, lui permet de reculer encore plus loin la limite de la journée[1]. Il profite donc doublement, et des retenues sur le prix ordinaire du travail et de sa durée extraordinaire. Cependant, dans les industries particulières où la plus-value s’élève ainsi au‑dessus du taux moyen, ce pouvoir de disposer d’une quantité anormale de travail non payé, devient bientôt un moyen de concurrence entre les capitalistes eux‑mêmes. Le prix des marchandises renferme le prix du travail. La partie non payée de celui-ci peut donc être éliminée par le capitaliste du prix de vente de ses marchandises ; il peut en faire cadeau à l’acheteur. Tel est le premier pas auquel la concurrence l’entraîne. Le second pas qu’elle le contraint de faire consiste à éliminer également du prix de vente des marchandises au moins une partie de la plus-value anormale due à l’excès de travail. C’est de cette manière que pour les produits des industries où ce mouvement a lieu, s’établit peu à peu et se fixe enfin un prix de vente d’une vileté anormale, lequel devient à partir de ce moment la base constante d’un salaire misérable, dont la grandeur est en raison inverse à celle du travail. Cette simple indication suffit ici où il ne s’agit pas de faire l’analyse de la concurrence. Il convient cependant de donner un instant la parole au capitaliste lui-même.

« À Birmingham, la concurrence entre les patrons est telle que plus d’un parmi nous est forcé de faire comme entrepreneur ce qu’il rougirait de faire autrement ; et néanmoins on n’en gagne pas plus d’argent (and yet no more money is made), c’est le public seul qui en recueille tout l’avantage[2]. » On se souvient qu’il y a à Londres deux sortes de boulangers, les uns qui vendent le pain à son prix entier (the « fullpriced » bakers), les autres qui le vendent au‑dessous de son prix normal (the « underpriced », the undersellers). Les premiers dénoncent leurs concurrents devant la commission parlementaire d’enquête :

« Ils ne peuvent exister, disent‑ils, premièrement, qu’en trompant le public (en falsifiant le pain), et, secondement, qu’en arrachant aux pauvres diables qu’ils emploient dix-huit heures de travail pour un salaire de douze… Le travail non payé (the unpaid labour) des ouvriers, tel est le moyen qui leur permet d’entretenir la lutte… Cette concurrence entre les maitres boulangers est la cause des difficultés que rencontre la suppression du travail de nuit. Un sous‑vendeur vend le pain au-dessous du prix réel, qui varie avec celui de la farine, et se dédommage en extorquant de ses gens plus de travail. Si je ne tire de mes gens que douze heures de travail, tandis que mon voisin en tire dix-huit ou vingt des siens, je serai battu par lui sur le prix de la marchandise. Si les ouvriers pouvaient se faire payer le temps supplémentaire, on verrait bien vite la fin de cette manœuvre… Une grande part de des gens employés par les sous‑vendeurs se compose d’étrangers, de jeunes garçons et autres individus qui sont forcés de se contenter de n’importe quel salaire[3]. »

Cette jérémiade est surtout intéressante en ce qu’elle fait voir que l’apparence seule des rapports de production se reflète dans le cerveau du capitaliste. Il ne sait pas que le soi‑disant prix normal du travail contient aussi un certain quantum de travail non payé, et que c’est précisément ce travail non payé qui est la source de son gain normal. Le temps de surtravail n’existe pas pour lui, car il est compris dans la journée normale qu’il croit payer avec le salaire quotidien. Il admet cependant un temps supplémentaire qu’il calcule d’après la prolongation de la journée au‑delà de la limite correspondant au prix ordinaire du travail. Vis-à-vis du sous‑vendeur, son concurrent, il insiste même pour que ce temps soit payé plus cher (extra pay). Mais ici encore, il ignore que ce surplus de prix renferme tout aussi bien du travail non payé que le prix ordinaire de l’heure de travail. Mettons, par exemple, que pour la journée ordinaire de douze heures, l’heure soit payée à 25 cent., valeur produite en une demi‑heure de travail, et que pour chaque heure au‑delà de la journée ordinaire, la paye s’élève à 33 c. Dans le premier cas, le capitaliste s’approprie, sans payement, une moitié, et dans le second, un tiers de l’heure de travail.

  1. « Si, par exemple, un ouvrier de fabrique se refusait à travailler le nombre d’heures passé en usage, il serait bientôt remplacé par un autre qui travaillerait n’importe quel temps, et mis ainsi hors d’emploi. » (Rep. of insp. of Fact. 31 oct. 1848. — Evidence, p. 39, n. 58.) « Si un homme fait le travail de deux… le taux du profit s’élèvera généralement… l’offre additionnelle de travail en ayant fait diminuer le prix. » (Senior, l. c., p. 14.)
  2. Child. Empl. Comm. III, Rep. Evidence, p. 66, n. 22.
  3. Report, etc., relative to the Grievances complained of by the journeymen bakers. Lond., 1862, p. LII et Evidence, p. 479, 359, 27. Comme il en a été fait mention plus haut et comme l’avoue lui-même leur porte-parole Bennett, les boulangers full priced font aussi commencer le travail de leurs gens à 11 heures du soir ou plus tôt, et le prolongent souvent jusqu’à 7 heures du soir du lendemain. (L. c., p. 27.)