Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/239

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ces, soit autant de produits séparés, soit autant de parties mesurables d’un tout continu. Ces vingt-quatre pièces, déduction faite des moyens de production qu’elles contiennent, valent 6 fr., et chacune d’elles vaut 25 c. L’ouvrier obtient par pièce et gagne ainsi en douze heures 3 fr. De même que dans le cas du salaire à la journée on peut indifféremment dire que l’ouvrier travaille six heures pour lui-même et six pour le capitaliste, ou la moitié de chaque heure pour lui-même et l’autre moitié pour son patron, de même ici il importe peu que l’on dise que chaque pièce est à moitié payée et à moitié non payée, ou que le prix de douze pièces n’est qu’un équivalent de la force de travail, tandis que la plus-value s’incorpore dans les douze autres.

La forme du salaire aux pièces est aussi irrationnelle que celle du salaire au temps. Tandis que, par exemple, deux pièces de marchandise, déduction faite des moyens de production consommés, valent 50 c. comme produit d’une heure de travail, l’ouvrier reçoit pour elles un prix de 25 c. Le salaire aux pièces n’exprime en réalité aucun rapport de valeur immédiat. En effet, il ne mesure pas la valeur d’une pièce au temps de travail qui s’y trouve incorporé, mais au contraire le travail que l’ouvrier dépense au nombre de pièces qu’il a produites. Dans le salaire au temps le travail se mesure d’après sa durée immédiate, dans le salaire aux pièces d’après le quantum de produit où il se fixe quand il dure un certain temps[1]. Le prix du temps de travail reste toujours déterminé par l’équation : Valeur d’une journée de travail = Valeur journalière de la force de travail. Le salaire aux pièces n’est donc qu’une forme modifiée du salaire au temps.

Examinons maintenant de plus près les particularités caractéristiques du salaire aux pièces.

La qualité du travail est ici contrôlée par l’ouvrage même, qui doit être d’une bonté moyenne pour que la pièce soit payée au prix convenu. Sous ce rapport, le salaire aux pièces devient une source inépuisable de prétextes pour opérer des retenues sur les gages de l’ouvrier et pour le frustrer de ce qui lui revient.

Il fournit en même temps au capitaliste une mesure exacte de l’intensité du travail. Le seul temps de travail qui compte comme socialement nécessaire et soit par conséquent payé, c’est celui qui s’est incorporé dans une masse de produits déterminée d’avance et établie expérimentalement. Dans les grands ateliers de tailleurs de Londres, une certaine pièce un gilet, par exemple, s’appelle donc une heure, une demi‑heure, etc., l’heure étant payée 6 d. On sait par la pratique quel est le produit d’une heure en moyenne. Lors des modes nouvelles, etc., il s’élève toujours une discussion entre le patron et l’ouvrier pour savoir si tel ou tel morceau équivaut à une heure etc. jusqu’à ce que l’expérience ait décidé. Il en est de même dans les ateliers de menuiserie, d’ébénisterie, etc. Si l’ouvrier ne possède pas la capacité moyenne d’exécution, s’il ne peut pas livrer un certain minimum d’ouvrage dans sa journée, on le congédie[2].

La qualité et l’intensité du travail étant assurées ainsi par la forme même du salaire, une grande partie du travail de surveillance devient superflue. C’est là-dessus que se fonde non seulement le travail à domicile moderne, mais encore tout un système d’oppression et d’exploitation hiérarchiquement constitué. Ce dernier possède deux formes fondamentales. D’une part, le salaire aux pièces facilite l’intervention de parasites entre le capitaliste et le travailleur, le marchandage (subletting of labour). Le gain des intermédiaires, des marchandeurs, provient exclusivement de la différence entre le prix du travail tel que le paye le capitaliste, et la portion de ce prix qu’ils accordent à l’ouvrier[3]. Ce système porte en Angleterre, dans le langage populaire, le nom de « Sweating system[4]. » D’autre part, le salaire aux pièces permet au capitaliste de passer un contrat de tant par pièce avec l’ouvrier principal, dans la manufacture avec le chef de groupe, dans les mines avec le mineur proprement dit, etc., — cet ouvrier principal se chargeant pour le prix établi d’embaucher lui-même ses aides et de les payer. L’exploitation des travailleurs par le capital se réalise ici au moyen de l’exploitation du travailleur par le travailleur[5].

Le salaire aux pièces une fois donné, l’intérêt personnel pousse l’ouvrier naturellement à tendre sa force le plus possible, ce qui permet au capitaliste d’élever plus facilement le degré normal de l’intensité du travail[6]. L’ouvrier est également intéressé à

  1. «  Le salaire peut se mesurer de deux manières : ou sur la durée du travail, ou sur son produit. » (Abrégé élémentaire des principes de l’Écon. polit., Paris, 1796, p. 32) L’auteur de cet écrit anonyme est G. Garnier.
  2. « Le fileur reçoit un certain poids de coton préparé pour lequel il doit rendre, dans un espace de temps donné, une quantité voulue de fil ou de coton filé, et il est payé à raison de tant par livre d’ouvrage rendu. Si le produit pèche en qualité, la faute retombe sur lui ; s’il y a moins que la quantité fixée pour le minimum, dans un temps donné, on le congédie et on le remplace par un ouvrier plus habile. » (Ure, l. c., t. II, p. 61.)
  3. « C’est quand le travail passe par plusieurs mains, dont chacune prend part du profit, tandis que la dernière seule fait la besogne, que le salaire que reçoit l’ouvrière est misérablement disproportionné. » (Child. Empl. Comm. II Rep., p. lxx, n. 424.)
  4. En effet, si le prêteur d’argent, selon l’expression française, fait suer ses écus, c’est le travail lui même que le marchandeur fait suer directement.
  5. L’apologiste Watts dit lui même à ce propos : « Ce serait une grande amélioration dans le système du travail aux pièces, si tous les gens employés a un même ouvrage étaient associés dans le contrat, chacun suivant son habileté, au lieu d’être subordonnés à un seul d’entre eux, qui est intéressé à les faire trimer par son propre bénéfice. » (L. c., p. 53.) Pour voir tout ce que ce système a d’ignoble, consulter Child. Empl. Comm. Rep. III, p. 66, n. 22, p. 11, n. 124, p. xi, n. 13, 53, 59 et suiv.
  6. Bien que ce résultat se produise de lui même, on emploie souvent des moyens pour le produire artificiellement. À Londres, par exemple, chez les mécaniciens, l’artifice en usage est « que le capitaliste choisit pour chef d’un certain nombre d’ouvriers, un homme de force physique supérieure et prompt à la besogne. Il lui paye tous les trimestres ou à d’autres termes un salaire supplémentaire, à condition qu’il fera tout son possible pour entraîner ses collaborateurs, qui ne reçoivent que le salaire ordinaire, à rivaliser de zèle avec lui… Ceci explique, sans commentaire, les plaintes des capitalistes, accusant les sociétés de résistance de paralyser l’activité, l’habileté supérieure et la puissance du travail. (Stinting the action,