Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/241

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autre période antérieure[1]. » Tout en augmentant l’intensité et la durée du travail, le salaire aux pièces ne profita en rien au prolétariat agricole, comme l’on peut s’en convaincre par le passage suivant, emprunté à un plaidoyer en faveur des landlords et fermiers anglais :

« La plupart des opérations agricoles sont exécutées par des gens loués à la journée ou à la pièce. Leur salaire hebdomadaire s’élève environ à douze shillings et bien que l’on puisse supposer qu’au salaire à la pièce, avec un stimulant supérieur pour le travail, un homme gagne un ou peut-être deux shillings de plus qu’au salaire à la semaine, on trouve cependant, tout compte fait, que la perte causée par le chômage dans le cours de l’année balance ce surplus… On trouve en outre généralement que les salaires de ces gens ont un certain rapport avec le prix des moyens de subsistance nécessaires, en sorte qu’un homme avec deux enfants est capable d’entretenir sa famille sans avoir recours à l’assistance paroissiale[2]. » Si cet homme avait trois enfants, il était donc condamné à la pitance de la charité publique. L’ensemble des faits publiés par le Parlement frappa alors l’attention de Malthus : « J’avoue, s’écria‑t‑il, que je vois avec déplaisir la grande extension donnée à la pratique du salaire aux pièces. Un travail réellement pénible qui dure douze ou quatorze heures par jour pendant une période plus ou moins longue, c’en est trop pour une créature humaine[3]. »

Dans les établissements soumis aux lois de fabrique le salaire aux pièces devient règle générale, parce que là le capitaliste ne peut agrandir le travail quotidien que sous le rapport de l’intensité[4].

Si le travail augmente en productivité, la même quantité de produits représente une quantité diminuée de travail. Alors le salaire aux pièces, qui n’exprime que le prix d’une quantité déterminée de travail, doit varier de son côté.

Revenons à notre exemple et supposons que la productivité du travail vienne à doubler. La journée de douze heures produira alors quarante-huit pièces au lieu de vingt-quatre, chaque pièce ne représentera plus qu’un quart d’heure de travail au lieu d’une demi‑heure, et, par conséquent, le salaire à la pièce tombera de et , mais la somme du salaire quotidien restera la même, car . En d’autres termes : le salaire à la pièce baisse dans la même proportion que s’accroît le nombre des pièces produites dans le même temps[5], et que par conséquent le temps de travail consacré à la même pièce diminue. Cette variation du salaire, bien que purement nominale, provoque des luttes continuelles entre le capitaliste et l’ouvrier ; soit parce que le capitaliste s’en fait un prétexte pour abaisser réellement le prix du travail ; soit parce que l’augmentation de productivité du travail entraîne une augmentation de son intensité ; soit parce que l’ouvrier prenant au sérieux cette apparence créée par le salaire aux pièces — que ce qu’on lui paye c’est son produit et non sa force de travail — se révolte contre une déduction de salaire à laquelle ne correspond pas une réduction proportionnelle dans le prix de vente de la marchandise. « Les ouvriers surveillent soigneusement le prix de la matière première ainsi que le prix des articles fabriqués et sont ainsi à même d’estimer exactement les profits de leurs patrons[6]. » Le capital repousse justement de pareilles prétentions comme entachées d’erreur grossière sur la nature du salaire[7]. Il les flétrit comme une usurpation tendant à lever des impôts sur le progrès de l’industrie et déclare carrément que la productivité du travail ne regarde en rien le travailleur[8].

  1. Remarks on the Commercial Policy of Great Britain. London, 1815, p. 48.
  2. A Defence of the Landowners and Farmers of Great Britain. Lond., 1814, p. 4, 5.
  3. Malthus, l. c.
  4. « Les travailleurs aux pièces forment vraisemblablement les quatre cinquièmes de tout le personnel des fabriques. » (Reports of Insp. of Fact. for 30 april 1858, p. 9.)
  5. « On se rend un compte exact de la force productive de son métier (du fileur), et l’on diminue la rétribution du travail à mesure que la force productive augmente… sans cependant que cette diminution soit proportionnée à l’augmentation de la force. » (Ure, l. c., p. 61.) Ure supprime lui même cette dernière circonstance atténuante. Il dit, par exemple, à propos d’un allongement de la mule Jenny : « quelque surcroît de travail provient de cet allongement » (l. c. II, p. 34.) Le travail ne diminue donc pas dans la même proportion que sa productivité augmente. Il dit encore : « Ce surcroît augmentera la force productive d’un cinquième. Dans ce cas, on baissera le prix du fileur ; mais comme on ne le réduira pas d’un cinquième, le perfectionnement augmentera son gain dans le nombre d’heures donné ; mais — il y a une modification à faire... C’est que le fileur a des frais additionnels à déduire sur les six pence, attendu qu’il faut qu’il augmente le nombre de ses aides non adultes, ce qui est accompagné d’un déplacement d’une partie des adultes » (l. c., p. 66, 67), et n’a aucune tendance à faire monter le salaire.
  6. H. Fawcett : The Economic Position of the British Labourer. Cambridge and London, 1865, p. 178.
  7. On trouve dans le Standard de Londres du 26 octobre 1861, le compte rendu d’un procès intenté par la raison sociale John Bright et Cie, devant le, magistrats de Rochdale, dans le but de poursuivre, pour intimidation, les agent, de la Carpet Weavers Trades’ Union. « Les associés de Bright ont introduit une machine nouvelle, qui permet d’exécuter deux cent quarante mètres de tapis, dans le même temps et avec le même travail (!) auparavant requis pour en produire cent soixante. Les ouvriers n’ont aucun droit de réclamer une part quelconque dans les profits qui résultent pour leur patron de la mise de son capital dans des machines perfectionnées. En conséquence, M. Bright a proposé d’abaisser le taux de la paye de 1 1/2 d. par mètre à 1 d., ce qui laisse le gain des ouvriers exactement le même qu’auparavant pour le même travail. Mais c’était là une réduction nominale, dont les ouvriers, comme on l’assure, n’avaient pas reçu d’avance le moindre avertissement. »
  8. « Les sociétés de résistance, dont le but constant est de maintenir le salaires, cherchent à prendre part au profit qui résulte du perfectionnement des machines ! (Quelle horreur !)… Elles demandent un salaire supérieur, parce que le travail est raccourci… en d’autres termes, elles tendent à établir un impôt sur les améliorations industrielles. » (On Combination of Trades. New Edit. Lond., 1834, p. 42.)