Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/242

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



CHAPITRE XXII
DIFFÉRENCE DANS LE TAUX DES SALAIRES NATIONAUX


En comparant le taux du salaire chez différentes nations, il faut tout d’abord tenir compte des circonstances dont dépend, chez chacune d’elles, la valeur, soit absolue, soit relative[1], de la force de travail, telles que l’étendue des besoins ordinaires, le prix des subsistances, la grandeur moyenne des familles ouvrières, les frais d’éducation du travailleur, le rôle que joue le travail des femmes et des enfants, enfin la productivité, la durée et l’intensité du travail.

Dans les mêmes branches d’industrie la durée quotidienne du travail varie d’un pays à l’autre, mais en divisant le salaire à la journée par le nombre d’heures de la journée, on trouve le prix payé en chaque pays pour un certain quantum de travail, l’heure. Ces deux facteurs, le prix et la durée du travail, étant ainsi donnés, on est à même de comparer les taux nationaux du salaire au temps.

Puis il faut convertir le salaire au temps en salaire aux pièces, puisque lui seul indique les différents degrés d’intensité et de productivité du travail.

En chaque pays il y a une certaine intensité moyenne, ordinaire, à défaut de laquelle le travail consomme dans la production d’une marchandise plus que le temps socialement nécessaire, et, par conséquent, ne compte pas comme travail de qualité normale. Ce n’est qu’un degré d’intensité supérieur à la moyenne nationale qui, dans un pays donné, modifie la mesure de la valeur par la seule durée du travail. Mais il n’en est pas ainsi sur le marché universel dont chaque pays ne forme qu’une partie intégrante. L’intensité moyenne ou ordinaire du travail national n’est pas la même en différents pays. Là elle est plus grande, ici plus petite. Ces moyennes nationales forment donc une échelle dont l’intensité ordinaire du travail universel est l’unité de mesure. Comparé au travail national moins intense, le travail national plus intense produit donc dans le même temps plus de valeur qui s’exprime en plus d’argent.

Dans son application internationale, la loi de la valeur est encore plus profondément modifiée, parce que sur le marché universel le travail national plus productif compte aussi comme travail plus intense, toutes les fois que la nation plus productive n’est pas forcée par la concurrence à rabaisser le prix de vente de ses marchandises au niveau de leur valeur.

Suivant que la production capitaliste est plus développée dans un pays, l’intensité moyenne et la productivité du travail (national) y dépassent d’autant le niveau international[2]. Les différentes quantités de marchandises de la même espèce, qu’on produit en différents pays dans le même temps de travail, possèdent donc des valeurs internationales différentes qui s’expriment en prix différents, c’est‑à‑dire en sommes d’argent dont la grandeur varie avec celle de la valeur internationale. La valeur relative de l’argent sera, par conséquent, plus petite chez la nation où la production capitaliste est plus développée que là où elle l’est moins. Il s’ensuit que le salaire nominal, l’équivalent du travail exprimé en argent, sera aussi en moyenne plus élevé chez la première nation que chez la seconde, ce qui n’implique pas du tout qu’il en soit de même du salaire réel, c’est‑à‑dire de la somme de subsistances mises à la disposition du travailleur.

Mais à part cette inégalité de la valeur relative de l’argent en différents pays, on trouvera fréquemment que le salaire journalier hebdomadaire, etc., est plus élevé chez la nation A que chez la nation B, tandis que le prix proportionnel du travail, c’est‑à-dire son prix comparé soit à la plus-value, soit à

  1. C’est-à-dire, sa valeur comparée à la plus-value.
  2. Nous examinerons ailleurs les circonstances qui, par rapport à la productivité, peuvent modifier cette loi pour des branches de production particulières.