Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/243

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la valeur du produit, est plus élevé chez la nation B que chez la nation A.

Un économiste contemporain d’Adam Smith, James Anderson dit déjà : « Il faut remarquer que bien que le prix apparent du travail soit généralement moins élevé dans les pays pauvres, où les produits du sol, et surtout les grains, sont à bon marché, il y est cependant en réalité supérieur à celui d’autres pays. Ce n’est pas, en effet, le salaire donné au travailleur qui constitue le prix réel du travail, bien qu’il en soit le prix apparent. Le prix réel, c’est ce que coûte au capitaliste une certaine quantité de travail accompli ; considéré à ce point de vue le travail est, dans presque tous les cas, meilleur marché dans les pays riches que les pays pauvres, bien que le prix des grains et autres denrées alimentaires soit ordinairement beaucoup moins élevé dans ceux-ci que dans ceux-là… Le travail estimé à la journée est beaucoup moins cher en Écosse qu’en Angleterre, le travail à la est généralement meilleur marché dans ce dernier pays[1]. »

J. W. Cowell, membre de la Commission d’enquête sur les fabriques (1833), arriva, par une analyse soigneuse de la filature, à ce résultat : « en Angleterre, les salaires sont virtuellement inférieurs pour le capitaliste, quoique pour l’ouvrier ils soient peut-être plus élevés que sur le continent européen[2]. »

M. A. Redgrave, inspecteur de fabrique, démontre, au moyen d’une statistique comparée, que malgré des salaires plus bas et des journées de travail plus longues, le travail continental est, par rapport à la valeur produite, plus cher que le travail anglais. Il cite entre autres les données à lui communiquées par un directeur anglais d’une filature de coton en Oldenbourg, d’après lesquelles le temps de travail dure là quatorze heures et demie par jour (de 5 h 30 du matin jusqu’à 8 heures du soir), mais les ouvriers, quand ils sont placés sous des contremaîtres anglais, n’y font pas tout à fait autant d’ouvrage que des ouvriers anglais travaillant dix heures, et beaucoup moins encore, quand leurs contremaîtres sont des Allemands. Leur salaire est beaucoup plus bas, souvent de 50 p. 100, que le salaire anglais, mais le nombre d’ouvriers employés par machine est plus grand, pour quelques départements de la fabrique dans la raison de cinq à trois[3].

M. Redgrave donne le tableau suivant de l’intensité comparative du travail dans les filatures anglaises et continentales :

Nombre moyen de broches par fabrique
Angleterre 12 600
Suisse 8 000
Autriche 7 000
Saxe 4 500
Belgique 4 000
France 1 500
Prusse 1 500

Nombre moyen de broches par tête
Angleterre 74
Suisse 55
Petits États allemands 55
Saxe 50
Belgique 50
Autriche 49
Bavière 46
Prusse 37
Russie 28
France 14

M. Redgrave remarque qu’il a recueilli ces chiffres quelques années avant 1866, date de son rapport, et que depuis ce temps‑là la filature anglaise a fait de grands progrès, mais il suppose qu’un progrès pareil a eu lieu dans les filatures continentales, de sorte que les chiffres maintiendraient toujours leur valeur relative.

Mais ce qui, d’après lui, ne fait pas assez ressortir la supériorité du travail anglais, c’est qu’en Angleterre un très grand nombre de fabriques combinent le tissage mécanique avec la filature, et que, dans le tableau précédent, aucune tête n’est déduite pour les métiers à tisser. Les fabriques continentales, au contraire, ne sont en général que des filatures[4].

On sait que dans l’Europe occidentale aussi bien qu’en Asie, des compagnies anglaises ont entrepris la construction de chemins de fer où elles emploient en général, à côté des ouvriers du pays, un certain nombre d’ouvriers anglais. Ainsi obligées par des nécessités pratiques à tenir compte des différences nationales dans l’intensité du travail, elles n’y ont pas failli, et il résulte de leurs expériences que si l’élévation du salaire correspond plus ou moins à l’intensité moyenne du travail, le prix proportionnel du travail marche généralement en sens inverse.

Dans son Essai sur le taux du salaire[5], un de ses premiers écrits économiques, M. H. Carey cherche à démontrer que les différents salaires nationaux sont entre eux comme les degrés de productivité du travail national. La conclusion qu’il veut tirer de ce rapport international, c’est qu’en général la rétribution du travailleur suit la même proportion que

  1. James Anderson : Observations on the means of exciting a spirit of National Industry, etc. Edinburgh, 1777, p. 350, 351.) — La Commission royale, chargée d’une enquête sur les chemins de fer, dit au contraire : « Le travail est plus cher en Irlande qu’en Angleterre, parce que les salaires y sont beaucoup plus bas. (Royal commission on Railways, 1867. Minutes, p. 2074.)
  2. Ure, l. c., t. II, p. 58.
  3. En Russie, les filatures sont dirigées par des Anglais, le capitaliste indigène n’étant pas apte à cette fonction. D’après des détails exacts, fournis à M. Redgrave par un de ces directeurs anglais, le salaire est piteux, l’excès de travail effroyable, et la production continue jour et nuit sans interruption. Néanmoins, ces filatures ne végètent que grâce au système prohibitif.
  4. Reports of Insp. of Fact, 31 st. october 1866, p. 31, 37. Je pourrais, dit encore M. Redgrave, nommer beaucoup de filatures de mon district, où des mules à deux mille deux cents broches sont surveillées par une seule personne, aidée de deux filles, et où on fabrique par jour deux cent vingt livres de filés, d’une longueur de quatre cents milles (anglais).
  5. H. Carey : Essay on the rate of Wages with an Examination of the causes of the Differences in the conditions of the Labouring Population throughout the World. Philadelphia, 1835.