Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/261

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Comment la classe capitaliste doit-elle s’y prendre pour remplir ce programme ? C’est un secret qu’on s’obstine à garder. Bref, le monde ne vit plus que grâce aux mortifications de ce moderne pénitent de Wichnou, le capitaliste. Ce n’est pas seulement l’accumulation, non ! « la simple conservation d’un capital exige un effort constant pour résister à la tentation de le consommer[1]. » Il faut donc avoir renoncé à toute humanité pour ne pas délivrer le capitaliste de ses tentations et de son martyre, de la même façon qu’on en a usé récemment pour délivrer le planteur de la Géorgie de ce pénible dilemme : faut-il joyeusement dépenser en champagne et articles de Paris tout le produit net obtenu à coups de fouet de l’esclave nègre, ou bien en convertir une partie en terres et nègres additionnels ?

Dans les sociétés les plus différentes au point de vue économique on trouve non seulement la reproduction simple, mais encore, à des degrés très divers, il est vrai, la reproduction sur une échelle progressive. À mesure que l’on produit et consomme davantage, on est forcé de reconvertir plus de produits en nouveaux moyens de production. Mais ce procès ne se présente ni comme accumulation de capital ni comme fonction du capitaliste, tant que les moyens de production du travailleur, et par conséquent son produit et ses subsistances, ne portent pas encore l’empreinte sociale qui les transforme en capital[2]. C’est ce que Richard Jones, successeur de Malthus à la chaire d’économie politique de l’East Indian College de Hailebury, a bien fait ressortir par l’exemple des Indes orientales.

Comme la partie la plus nombreuse du peuple indien se compose de paysans cultivant leurs terres eux-mêmes, ni leur produit, ni leurs moyens de travail et de subsistance, « n’existent jamais sous la forme (in the shape) d’un fonds épargné sur un revenu étranger (saved from revenue) et qui eût parcouru préalablement un procès d’accumulation (a previous process of accumulation[3]) ». D’un autre côté, dans les territoires où la domination anglaise a le moins altéré l’ancien système, les grands reçoivent, à titre de tribut ou de rente foncière, une aliquote du produit net de l’agriculture qu’ils divisent en trois parties. La première est consommée par eux en nature, tandis que la deuxième est convertie, à leur propre usage, en articles de luxe et d’utilité par des travailleurs non agricoles qu’ils rémunèrent moyennant la troisième partie. Ces travailleurs sont des artisans possesseurs de leurs instruments de travail. La production et la reproduction, simples ou progressives, vont ainsi leur chemin sans intervention aucune de la part du saint moderne, de ce chevalier de la triste figure, le capitaliste pratiquant la bonne œuvre de l’abstinence.


IV
Circonstances qui, indépendamment de la division proportionnelle de la plus-value en capital et en revenu déterminent l’étendue de l’accumulation — Degré d’exploitation de la force ouvrière — Différence croissante entre le capital employé et la capital consommé – Grandeur du capital avancé


Étant donné la proportion suivant laquelle la plus-value se partage en capital et en revenu, la grandeur du capital accumulé dépend évidemment de la grandeur absolue de la plus-value. Mettons, par exemple, qu’il y ait quatre-vingts pour cent de capitalisé et vingt pour cent de dépensé, alors le capital accumulé s’élève à deux mille quatre cents francs ou à mille deux cents, selon qu’il y a une plus-value de trois mille francs ou une de mille cinq cents. Ainsi toutes les circonstances qui déterminent la masse de la plus-value concourent à déterminer l’étendue de l’accumulation. Il nous faut donc les récapituler, mais, cette fois, seulement au point de vue de l’accumulation.

On sait que le taux de la plus-value dépend en premier lieu du degré d’exploitation de la force ouvrière[4]. En traitant de la production de la plus-value, nous avons toujours supposé que l’ouvrier reçoit un salaire normal, c’est-à-dire que la juste valeur de sa force est payée. Le prélèvement sur le salaire joue cependant dans la pratique un rôle trop important pour que nous ne nous y arrêtions pas un moment. Ce procédé convertit en effet, dans une certaine mesure, le fonds de consommation nécessaire à l’entretien du travailleur en fonds d’accumulation du capital.

« Les salaires, dit J. St. Mill, n’ont aucune force productive ; ils sont le prix d’une force productive. Ils ne contribuent pas plus à la production des

    instruments de production au travailleur, au lieu d’en consacrer la valeur à son propre usage en la transformant en objets d’utilité ou d’agrément. » (G. de Molinari, l. c., p. 49).

    Prêter est un euphémisme consacré par l’économie vulgaire pour identifier le salarié qu’exploite le capitaliste industriel avec ce capitaliste industriel lui-même auquel d’autres capitalistes prêtent leur argent.

  1. Courcelle Seneuil, l. c., p. 57
  2. « Les classes particulières de revenu qui contribuent le plus abondamment à l’accroissement du capital national changent de place à différentes époques et varient d’une nation à l’autre selon le degré du progrès économique où celles-ci sont arrivées. Le profit… source d’accumulation sans importance, comparé aux salaires et aux rentes dans les premières étapes de la société… Quand la puissance de l’industrie nationale a fait des progrès considérables, les profits acquièrent une haute importance comme source d’accumulation. » (Richard Jones : « Textbook, etc. », p. 16, 24.)
  3. L. c., p. 36 et suiv.
  4. Accélérer l’accumulation par un développement supérieur des pouvoirs productifs du travail et l’accélérer par une plus grande exploitation du travailleur, ce sont là deux procédés tout à fait différents que confondent souvent les économistes.

    Par exemple, Ricardo dit :

    « Dans des sociétés différentes ou dans les phases différentes d’une même société, l’accumulation du capital ou des moyens d’employer le travail est plus ou moins rapide, et doit dans tous les cas dépendre des pouvoirs productifs du travail. En général, les pouvoirs productifs du travail atteignent leur maximum là où le sol fertile surabonde. » Ce qu’un autre économiste commente ainsi : « Les pouvoirs productifs du travail signifient ils, dans cet aphorisme, la petitesse de la quote-part de chaque produit dévolue à ceux là qui le fournissent par leur travail manuel ? Alors la proposition est tautologique, car la partie restante est le fonds que son possesseur, si tel est son plaisir, peut accumuler. Mais ce n’est pas généralement le cas dans les pays les plus fertiles. » (Observations on certain verbal disputes in Pol. Econ., p. 74, 75.)