Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/289

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pauvres ou ceux des hôpitaux, résidents ou non », dit le docteur Sirnon dans son rapport général, « ne craindra pas d’affirmer que les cas dans lesquels l’insuffisance de nourriture produit des maladies ou les aggrave sont, pour ainsi dire, innombrables... Au point de vue sanitaire, d’autres circonstances décisives viennent s’ajouter ici... On doit se rappeler que toute réduction sur la nourriture n’est supportée qu’à contrecœur, et qu’en général la diète forcée ne vient qu’à la suite de bien d’autres privations antérieures. Longtemps avant que le manque d’aliments pèse dans la balance hygiénique, longtemps avant que le physiologiste songe à compter les doses d’azote et de carbone entre lesquelles oscillent la vie et la mort par inanition, tout confort matériel aura déjà disparu du foyer domestique. Le vêtement et le chauffage auront été réduits bien plus encore que l’alimentation. Plus de protection suffisante contre les rigueurs de la température ; rétrécissement du local habité à un degré tel que cela engendre des maladies ou les aggrave ; à peine une trace de meubles ou d’ustensiles de ménage. La propreté elle-même sera devenue coûteuse ou difficile. Si par respect pour soi même on fait encore des efforts pour l’entretenir, chacun de ces efforts représente un supplément de faim. On habitera là où le loyer est le moins cher, dans les quartiers où l’action de la police sanitaire est nulle, où il y a le plus de cloaques infects, le moins de circulation, le plus d’immondices en pleine rue, le moins d’eau ou la plus mauvaise, et, dans les villes, le moins d’air et de lumière. Tels sont les dangers auxquels la pauvreté est exposée inévitablement, quand cette pauvreté implique manque de nourriture. Si tous ces maux réunis pèsent terriblement sur la vie, la simple privation de nourriture est par elle-même effroyable… Ce sont là des pensées pleines de tourments, surtout si l’on se souvient que la misère dont il s’agit n’est pas celle de la paresse, qui n’a à s’en prendre qu’à elle-même. C’est la misère de gens laborieux. Il est certain, quant aux ouvriers des villes, que le travail au moyen duquel ils achètent leur maigre pitance est presque toujours prolongé au‑delà de toute mesure. Et cependant on ne peut dire, sauf en un sens très restreint, que ce travail suffise à les sustenter… Sur une très grande échelle, ce n’est qu’un acheminement plus ou moins long vers le paupérisme[1]. »

Pour saisir la liaison intime entre la faim qui torture les couches les plus travailleuses de la société et l’accumulation capitaliste, avec son corollaire, la surconsommation grossière ou raffinée des riches, il faut connaître les lois économiques. Il en est tout autrement dès qu’il s’agit des conditions du domicile. Tout observateur désintéressé voit parfaitement que, plus les moyens de production se concentrent sur une grande échelle, plus les travailleurs s’agglomèrent dans un espace étroit ; que, plus l’accumulation du capital est rapide, plus les habitations ouvrières deviennent misérables. Il est évident, en effet, que les améliorations et embellissements (improvements) des villes, — conséquence de l’accroissement de la richesse, — tels que démolition des quartiers mal bâtis, construction de palais pour banques, entrepôts, etc., élargissement des rues pour la circulation commerciale et les carrosses de luxe, établissement de voies ferrées à l’intérieur, etc., chassent toujours les pauvres dans des coins et recoins de plus en plus sales et insalubres. Chacun sait, d’autre part, que la cherté des habitations est en raison inverse de leur bon état, et que les mines de la misère sont exploitées par la spéculation avec plus de profit et à moins de frais que ne le furent jamais celles du Potose. Le caractère antagonique de l’accumulation capitaliste, et conséquemment des relations de propriété qui en découlent, devient ici tellement saisissable[2] que même les rapports officiels anglais sur ce sujet abondent en vives sorties peu orthodoxes contre la « propriété et ses droits ». Au fur et à mesure du développement de l’industrie, de l’accumulation du capital, de l’agrandissement des villes et de leur embellissement, le mal fit de tels progrès, que la frayeur des maladies contagieuses, qui n’épargnent pas même la respectability, les gens comme il faut, provoqua de 1847 à 1864 dix actes du Parlement concernant la police sanitaire, et que dans quelques villes, telles que Liverpool, Glasgow, etc., la bourgeoisie épouvantée contraignit les municipalités à prendre des mesures de salubrité publique. Néanmoins le docteur Simon s’écrie dans son rapport de 1865 : « Généralement parlant, en Angleterre, le mauvais état des choses a libre carrière ! » Sur l’ordre du Conseil privé, une enquête eut lieu en 1864 sur les conditions d’habitation des travailleurs des campagnes, et en 1865 sur celles des classes pauvres dans les villes. Ces admirables travaux, résultat des études du docteur Julien Hunter, se trouvent dans les septième (1865) et huitième (1866) rapports sur la santé publique. Nous examinerons plus tard la situation des travailleurs des campagnes. Avant de faire connaître celle des ouvriers des villes, citons une observation générale du docteur Simon : « Quoique mon point de vue officiel, dit-il, soit exclusivement physique, l’humanité la plus ordinaire ne permet pas de taire l’autre côté du mal. Parvenu à un certain degré, il implique presque nécessairement une négation de toute pudeur, une promiscuité révoltante, un étalage de nudité qui est moins de l’homme que de la bête. Être soumis à de pareilles influences, c’est une dégradation qui, si elle dure, devient chaque jour plus profonde. Pour les enfants élevés dans cette atmosphère maudite, c’est un baptême dans l’infamie (baptism into infamy). Et c’est se bercer du plus vain espoir que d’attendre de personnes placées dans de telles conditions qu’à d’autres égards elles s’efforcent d’atteindre à cette civilisation élevée dont l’essence consiste dans la pureté physique et morale[3]. »

  1. L. c., p. 15.
  2. « Nulle part les droits de la personne humaine ne sont sacrifiés aussi ouvertement et aussi effrontément au droit de la propriété qu’en ce qui concerne les conditions de logement de la classe ouvrière. Chaque grande ville est un lieu de sacrifices, un autel où des milliers d’hommes sont immolés chaque année au Moloch de la cupidité. » (S. Laing, p. 150.)
  3. Public Health. Eighth Report. London, 1866, p. 14, note.