Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/294

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celle des constructeurs de navires cuirassés. Les gros bonnets de la partie avaient non seulement poussé la production à outrance pendant la période de haute prospérité, mais ils s’étaient aussi engagés à des livraisons énormes, dans l’espoir que la source du crédit ne tarirait pas de si tôt. Une réaction terrible eut lieu, réaction que subissent, à cette heure encore, fin mars 1867, de nombreuses industries[1]. Quant à la situation des travailleurs, on peut en juger par le passage suivant, emprunté au rapport très circonstancié d’un correspondant du Morning Star qui, au commencement de janvier 1867, visita les principales localités en souffrance.

« À l’est de Londres, dans les districts de Poplar, Milwall, Greenwich, Deptford, Limehouse et Canning Town, quinze mille travailleurs au moins, parmi lesquels plus de trois mille ouvriers de métier, se trouvent avec leurs familles littéralement aux abois. Un chômage de six à huit mois a épuisé leurs fonds de réserve… C’est à grand-peine que j’ai pu m’avancer jusqu’à la porte du Workhouse de Poplar qu’assiégeait une foule affamée. Elle attendait des bons de pain, mais l’heure de la distribution n’était pas encore arrivée. La cour forme un grand carré avec un auvent qui court tout autour de ses murs. Les pavés du milieu étaient couverts d’épais monceaux de neige, mais l’on y distinguait certains petits espaces entourés d’un treillage d’osier, comme des parcs à moutons, où les hommes travaillent quand le temps le permet. Le jour de ma visite, ces parcs étaient tellement encombrés de neige, que personne ne pouvait s’y asseoir. Les hommes étaient occupés, sous le couvert de la saillie du toit à macadamiser des pavés. Chacun d’eux avait pour siège un pavé épais et frappait avec un lourd marteau sur le granit, recouvert de givre, jusqu’à ce qu’il en eût concassé cinq boisseaux. Sa journée était alors terminée, il recevait 3 d. (30 centimes) et un bon de pain. Dans une partie de la cour se trouvait une petite cabane sordide et délabrée. En ouvrant la porte, nous la trouvâmes remplie d’hommes pressés les uns contre les autres, épaule contre épaule, pour se réchauffer. Ils effilaient des câbles de navire et luttaient à qui travaillerait le plus longtemps avec le minimum de nourriture, mettant leur point d’honneur dans la persévérance. Ce seul Workhouse fournit des secours à sept mille personnes, et beaucoup parmi ces ouvriers, il y a six ou huit mois, gagnaient les plus hauts salaires du pays. Leur nombre eût été double, si ce n’était que certains travailleurs, leur réserve d’argent une fois épuisée, refusent néanmoins tout secours de la paroisse, aussi longtemps qu’ils ont quelque chose à mettre en gage… En quittant le Workhouse, je fis une promenade dans les rues, entre les rangées de maisons à un étage, si nombreuses à Poplar. Mon guide était membre du Comité pour les ouvriers sans travail. La première maison où nous entrâmes était celle d’un ouvrier en fer, en chômage depuis vingt-sept semaines. Je le trouvai assis dans une chambre de derrière avec toute sa famille. La chambre n’était pas tout à fait dégarnie de meubles et il y avait un peu de feu ; c’était de toute nécessité, par une journée de froid terrible, afin d’empêcher les pieds nus des jeunes enfants de se geler. Il y avait devant le feu, sur un plat, une certaine quantité d’étoupe que les femmes et les enfants devaient effiler en échange du pain fourni par le Workhouse. L’homme travaillait dans une des cours décrites ci-dessus, pour un bon de pain et trois pence par jour. Il venait d’arriver chez lui, afin d’y prendre son repas du midi, très affamé, comme il nous le dit avec un sourire amer, et ce repas consistait en quelques tranches de pain avec du saindoux et une tasse de thé sans lait. La seconde porte à laquelle nous frappâmes fut ouverte par une femme entre deux âges, qui, sans souffler mot, nous conduisit dans une petite chambre sur le derrière, où se trouvait toute sa famille, silencieuse et les yeux fixés sur un feu près de s’éteindre. Il y avait autour de ces gens et de leur petite chambre un air de solitude et de désespoir à me faire souhaiter de ne jamais revoir pareille scène… « Ils n’ont rien gagné, Monsieur », dit la femme en montrant ses jeunes garçons, « rien depuis vingt-six semaines, et tout notre argent est parti, tout l’argent que le père et moi nous avions mis de côté dans des temps meilleurs, avec le vain espoir de nous assurer une réserve pour les jours mauvais. Voyez ! » s’écria-t-elle d’un accent presque sauvage, et en même temps elle nous montrait un livret de banque où étaient indiquées régulièrement toutes les sommes successivement versées, puis retirées, si bien que nous pûmes constater comment le petit pécule, après avoir commencé par un dépôt de 5 shillings, puis

  1. « Mortalité énorme par suite d’inanition chez les pauvres de Londres (Wholesale starvation of the London Poor)… Pendant les derniers jours les murs de Londres étaient couverts de grands placards où on lisait : « Bœufs gras, hommes affamés ! Les bœufs gras ont quitté leurs palais de cristal pour engraisser les riches dans leurs salles somptueuses, tandis que les hommes exténués par la faim dépérissent et meurent dans leurs misérables trous. » Les placards qui portent cette inscription menaçante sont constamment renouvelés. À peine sont‑ils arrachés ou recouverts, qu’il en reparaît de nouveaux au même endroit ou dans un endroit également public… Cela rappelle les présages qui préparèrent le peuple français aux événements de 1789… En ce moment, où des ouvriers anglais avec femmes et enfants meurent de faim et de froid, l’argent anglais, le produit du travail anglais, se place par millions en emprunts russes, espagnols, italiens, et en une foule d’autres. » (Reynold’s Newspaper, 20 jan. 1867). Il faut bien remarquer que l’est de Londres n’est pas seulement le quartier des travailleurs employés à la construction des navires cuirassés et à d’autres branches de la grande industrie, mais encore le siège d’une énorme surpopulation à l’état stagnant, répartie entre les divers départements du travail à domicile. C’est de celle-ci qu’il s’agit dans le passage suivant, extrait du Standard, le principal organe des tories : « Un affreux spectacle se déroulait hier dans une partie de la métropole. Quoique ce ne fût qu’une fraction des inoccupés de l’est de Londres qui paradait avec des drapeaux noirs, le torrent humain était assez imposant. Rappelons‑nous les souffrances de cette population. Elle meurt de faim. Voilà le fait dans son horrible nudité ! Il y en a quarante mille ! Sous nos yeux, dans un quartier de notre merveilleuse cité, au milieu de la plus gigantesque accumulation de richesses que le monde ait jamais vue, quarante mille individus meurent de faim ! À l’heure qu’il est, ces milliers d’hommes font irruption dans les autres quartiers, ils crient, ces affamés de toutes les saisons, leurs maux dans nos oreilles, ils les crient au ciel ; ils nous parlent de leur foyer ravagé par la misère ; ils nous disent qu’ils ne peuvent ni trouver du travail ni vivre des miettes qu’on leur jette. Les contribuables de leurs localités se trouvent eux-mêmes poussés par les charges paroissiales sur le bord du paupérisme. » (Standard, le 5 avril 1867.)