Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/58

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La fonction que l’argent remplit comme moyen de payement nécessite l’accumulation des sommes exigées pour les dates d’échéance. Tout en éliminant la thésaurisation comme forme propre d’enrichissement, le progrès de la société bourgeoise la développe sous la forme de réserve des moyens de payement.

C. La monnaie universelle

À sa sortie de la sphère intérieure de la circulation, l’argent dépouille les formes locales qu’il y avait revêtues, forme de numéraire, de monnaie d’appoint, d’étalon des prix, de signe de valeur, pour retourner à sa forme primitive de barre ou lingot. C’est dans le commerce entre nations que la valeur des marchandises se réalise universellement. C’est là aussi que leur figure valeur leur fait vis-à-vis, sous l’aspect de monnaie universelle — monnaie du monde (money of the world), comme l’appelle James Steuart, monnaie de la grande république commerçante, comme disait après lui Adam Smith. C’est sur le marché du monde et là seulement que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l’incarnation sociale du travail humain en général. Sa manière d’être y devient adéquate à son idée.

Dans l’enceinte nationale de la circulation, ce n’est qu’une seule marchandise qui peut servir de mesure de valeur et par suite de monnaie. Sur le marché du monde règne une double mesure de valeur, l’or et l’argent[1].

La monnaie universelle remplit les trois fonctions de moyen de payement, de moyen d’achat et de matière sociale de la richesse, en général (universal wealth). Quand il s’agit de solder les balances internationales, la première fonction prédomine. De là le mot d’ordre du système mercantile balance de commerce[2]. L’or et l’argent servent essentiellement de moyen d’achat international toutes les fois que l’équilibre ordinaire dans l’échange des matières entre diverses nations se dérange. Enfin, ils fonctionnent comme forme absolue de la richesse, quand il ne s’agit plus ni d’achat ni de payement, mais d’un transfert de richesse d’un pays à un autre, et que ce transfert, sous forme de marchandise, est empêché, soit par les éventualités du marché, soit par le but même qu’on veut atteindre[3].

Chaque pays a besoin d’un fonds de réserve pour son commerce étranger, aussi bien que pour sa circulation intérieure. Les fonctions de ces réserves se rattachent donc en partie à la fonction de la monnaie comme moyen de circulation et de payement à l’intérieur, et en partie à sa fonction de monnaie universelle[4]. Dans cette dernière fonction, la monnaie matérielle, c’est-à-dire l’or et l’argent, est toujours exigée ; c’est pourquoi James Steuart, pour distinguer l’or et l’argent de leurs remplaçants purement locaux, les désigne expressément sous le nom de money of the world.

Le fleuve aux vagues d’argent et d’or possède un double courant. D’un côté, il se répand à partir de sa source sur tout le marché du monde où les différentes enceintes nationales le détournent en proportions diverses, pour qu’il pénètre leurs canaux de circulation intérieure, remplace leurs monnaies usées, fournisse la matière des articles de luxe, et enfin se pétrifie sous forme de trésor[5]. Cette première direction lui est imprimée par les pays dont les marchandises s’échangent directement avec l’or et l’argent aux sources de leur production. En même temps, les métaux précieux courent de côté

    trimestriels, suivant notre coutume de payer la rente ou de percevoir l’impôt, 10 millions seront nécessaires. Donc si nous supposons que les payements en général s’effectuent entre une semaine et trois, il faudra alors ajouter 10 millions à 40/52, dont la moitié est 5 millions 1/2 de sorte que si nous avons 5 millions 1/2, nous avons assez. » (William Petty, Political anatomy of Ireland, 1672, édit., London, 1691, p. 13, 14.)

  1. C’est ce qui démontre l’absurdité de toute législation qui prescrit aux banques nationales de ne tenir en réserve que le métal précieux qui fonctionne comme monnaie dans l’intérieur du pays. Les difficultés que s’est ainsi créées volontairement la banque d’Angleterre, par exemple, sont connues. Dans le Bank act de 1844, Sir Robert Peel chercha à remédier aux inconvénients, en permettant à la banque d’émettre des billets sur des lingots d’argent, à la condition cependant que la réserve d’argent ne dépasserait jamais d’un quart la réserve d’or. Dans ces circonstances, la valeur de l’argent est estimée chaque fois d’après son prix en or sur le marché de Londres. Sur les grandes époques historiques du changement de la valeur relative de l’or et de l’argent, V. Karl Marx, l. c., p. 136 et suiv.
  2. Les adversaires du système mercantile, d’après lequel le but du commerce international n’est pas autre chose que le solde en or ou en argent de l’excédent d’une balance de commerce sur l’autre, méconnaissaient complètement de leur côté la fonction de la monnaie universelle. La fausse interprétation du mouvement international des métaux précieux, n’est que le reflet de la fausse interprétation des lois qui règlent la masse des moyens de la circulation intérieure, ainsi que je l’ai montré par l’exemple de Ricardo (l. c., p. 150). Son dogme erroné : « Une balance de commerce défavorable ne provient jamais que de la surabondance de la monnaie courante… » « l’exportation de la monnaie est causée par son bas prix, et n’est point l’effet, mais la cause d’une balance défavorable » se trouve déjà chez Barbon : « La balance du commerce, s’il y en a une, n’est point la cause de l’exportation de la monnaie d’une nation ci l’étranger, mais elle provient de la différence de valeur de l’or ou de l’argent en lingots dans chaque pays. » (N. Barbon, l. c., p. 59, 60.) Mac Culloch, dans sa Literature of Political Economy, a classified catalogue, London, 1845, loue Barbon pour cette anticipation, mais évite avec soin de dire un seul mot des formes naïves sous lesquelles se montrent encore chez ce dernier les suppositions absurdes du « currency principle ». L’absence de critique et même la déloyauté de ce catalogue éclatent surtout dans la partie qui traite de l’histoire de la théorie de l’argent. La raison en est que le sycophante Mac Culloch fait ici sa cour à Lord Overstone (l’ex banquier Loyd), qu’il désigne sous le nom de « facile princeps argentariorum ».
  3. Par exemple, la forme monnaie de la valeur peut être de rigueur dans les cas de subsides, d’emprunts contractés pour faire la guerre ou mettre une banque à même de reprendre le payement de ses billets, etc.
  4. « Il n’est pas, selon moi, de preuve plus convaincante de l’aptitude des fonds de réserve à mener à bon terme toutes les affaires internationales, sans aucun recours à la circulation générale, que la facilité avec laquelle la France, à peine revenue du choc d’une invasion étrangère, compléta dans l’espace de vingt sept mois le payement d’une contribution forcée de près de vingt millions de livres exigés par les Puissances alliées, et en fournit la plus grande partie en espèces, sans le moindre dérangement dans son commerce intérieur et même sans fluctuations alarmantes dans ses échanges. » (Fullarton, l. c., p. 141.)
  5. « L’argent se partage entre les nations relativement au besoin qu’elles en ont… étant toujours attiré par les productions. » (Le Trosne, l. c., p. 916.) « Les mines qui fournissent continuellement de l’argent et de l’or en fournissent assez pour subvenir aux besoins de tous les pays. » (Vanderlint, l. c., p. 80.)