Page:Marx - Le Capital, Lachâtre, 1872.djvu/77

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mais déjà dus à un travail antérieur, sont les ateliers, les chantiers, les canaux, les routes, etc.

Dans le procès de travail, l’activité de l’homme effectue donc à l’aide des moyens de travail une modification voulue de son objet. Le procès s’éteint dans le produit, c’est-à-dire dans une valeur d’usage, une matière naturelle assimilée aux besoins humains par un changement de forme. Le travail, en se combinant avec son objet, s’est matérialisé et la matière est travaillée. Ce qui était du mouvement chez le travailleur apparaît maintenant dans le produit comme une propriété en repos. L’ouvrier a tissé et le produit est un tissu.

Si l’on considère l’ensemble de ce mouvement au point de vue de son résultat, du produit, alors tous les deux, moyen et objet de travail, se présentent comme moyens de production[1], et le travail lui-même comme travail productif[2].

Si une valeur d’usage est le produit d’un procès de travail, il y entre comme moyens de production d’autres valeurs d’usage, produits elles-mêmes d’un travail antérieur. La même valeur d’usage, produit d’un travail, devient le moyen de production d’un autre. Les produits ne sont donc pas seulement des résultats, mais encore des conditions du procès de travail.

L’objet du travail est fourni par la nature seule dans l’industrie extractive, — exploitation des mines, chasse, pêche, etc., — et même dans l’agriculture en tant qu’elle se borne à défricher des terres encore vierges. Toutes les autres branches d’industrie manipulent des matières premières, c’est-à-dire des objets déjà filtrés par le travail, comme, par exemple, les semences en agriculture. Les animaux et les plantes que d’habitude on considère comme des produits naturels sont, dans leurs formes actuelles, les produits non seulement du travail de l’année dernière, mais encore, d’une transformation continuée pendant des siècles sous la surveillance et par l’entremise du travail humain. Quant aux instruments proprement dits, la plupart d’entre eux montrent au regard le plus superficiel les traces d’un travail passé.

La matière première peut former la substance principale d’un produit ou n’y entrer que sous la forme de matière auxiliaire. Celle-ci est alors consommée par le moyen de travail, comme la houille, par la machine à vapeur, l’huile par la roue, le foin par le cheval de trait ; ou bien elle est jointe à la matière première pour y opérer une modification, comme le chlore à la toile écrue, le charbon au fer, la couleur à la laine, ou bien encore elle aide le travail lui-même à s’accomplir, comme, par exemple, les matières usées dans l’éclairage et le chauffage de l’atelier. La différence entre matières principales et matières auxiliaires se confond dans la fabrication chimique proprement dite, où aucune des matières employées ne reparaît comme substance du produit[3].

Comme toute chose possède des propriétés diverses et prête, par cela même, à plus d’une application, le même produit est susceptible de former la matière première de différentes opérations. Les grains servent ainsi de matière première au meunier, à l’amidonnier, au distillateur, à l’éleveur de bétail, etc. ; ils deviennent, comme semence, matière première de leur propre production. De même le charbon sort comme produit de l’industrie minière et y entre comme moyen de production.

Dans la même opération, le même produit peut servir et de moyen de travail et de matière première ; — dans l’engraissement du bétail, par exemple, — l’animal, la matière travaillée, fonctionne aussi comme moyen pour la préparation du fumier. Un produit, qui déjà existe sous une forme qui le rend propre à la consommation, peut cependant devenir à son tour matière première d’un autre produit ; le raisin est la matière première du vin. Il y a aussi des travaux dont les produits sont impropres à tout autre service que celui de matière première. Dans cet état, le produit n’a reçu, comme on dit, qu’une demi-façon et il serait mieux de dire qu’il n’est qu’un produit sériel ou gradué, comme, par exemple, le coton, les filés, le calicot, etc. La matière première originaire, quoique produit elle-même, peut avoir à parcourir toute une échelle de remaniements dans lesquels, sous une forme toujours modifiée, elle fonctionne toujours comme matière première jusqu’à la dernière opération qui l’élimine comme objet de consommation ou moyen de travail.

On le voit : le caractère de produit, de matière première ou de moyen de travail ne s’attache à une valeur d’usage que suivant la position déterminée qu’elle remplit dans le procès de travail, que d’après la place qu’elle y occupe, et son changement de place change sa détermination.

Toute valeur d’usage entrant dans des opérations nouvelles comme moyen de production, perd donc son caractère de produit, et ne fonctionne plus que comme facteur du travail vivant. Le fileur traite les broches et le lin simplement comme moyen et objet de son travail. Il est certain qu’on ne peut filer sans instruments et sans matière ; aussi l’existence de ces produits est-elle déjà sous-entendue, au début du filage. Mais, dans ce dernier acte, il est tout aussi indifférent que lin et broches soient des produits d’un travail antérieur, qu’il est indifférent dans l’acte de la nutrition que le pain soit le produit des travaux antérieurs du cultivateur, du meunier, du boulanger, et ainsi de suite. Tout au contraire, ce n’est que par leurs défauts qu’une fois l’œuvre mise en train, les moyens de production font valoir leur caractère de produits. Des couteaux qui ne coupent pas, du fil qui se casse à tout moment, éveillent le souvenir désagréable de leurs fabricants. Le bon produit ne fait pas sentir le travail dont il tire ses qualités utiles.

Une machine qui ne sert pas au travail est inutile. Elle se détériore en outre sous l’influence des-

  1. Il semble paradoxal d’appeler par exemple le poisson qui n’est pas encore pris un moyen de production pour la pêche. Mais jusqu’ici on n’a pas encore trouvé le moyen de prendre des poissons dans les eaux où il n’y en a pas.
  2. Cette détermination du travail productif devient tout à fait insuffisante dès qu’il s’agit de la production capitaliste.
  3. Storch distingue la matière première proprement dite qu'il nomme simplement « matière », des matières auxiliaires qu'il désigne sous le nom de « matériaux », et que Cherbuliez appelle « matières instrumentales ».