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MES SOUVENIRS
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qu’il nous a fait parcourir à travers mille péripéties, à la suite des originaux les plus amusants qu’on ait pu voir, et tant de gaieté et tant de larmes, tant de francs rires et de pauvreté vaillante, comme disait Jules Janin en parlant de lui, auraient pu, je pense, me captiver ! Comme Alfred de Musset, un de ses maîtres, il possédait la grâce et l’abandon, les ineffables tendresses, les gais sourires, le cri du cœur, l’émotion. J’en appelle à Musette ! Il chantait les airs chers aux amoureux, et ses airs nous charmaient. Son violon, on l’a dit, n’était pas un stradivarius, mais avait une âme comme celui d’Hofmann, et il en savait jouer jusqu’aux pleurs.

Je connaissais personnellement Murger, tellement que je le vis encore la veille de sa mort, à la maison de santé Dubois, au faubourg Saint-Denis, où il trépassa. Il m’arriva même d’assister à un bien attendrissant entretien qu’il eut en ma présence et auquel ne manqua pas la note comique. Avec Murger, aurait-il pu en être autrement ?

J’étais donc à son chevet, lorsqu’on introduisit M. Schaune (le Schaunard de la Vie de Bohème), lequel, voyant Murger manger de magnifiques raisins qu’il avait dû payer avec son dernier louis, lui dit en souriant : « Que tu es donc bête de boire ton vin en pilules ! »

Ayant connu non seulement Murger, mais Schaunard, et aussi Musette, il me semblait que nul mieux que moi n’était fait pour être le musicien de la Vie de Bohème. Mais tous ces héros étaient des amis, je les voyais tous les jours, et je comprends maintenant pourquoi Hartmann trouva que le moment