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MES DISCOURS

d’art haletant et de soif inapaisée, musicien de misère souvent lapidé, se redresser tout à coup après sa mort, ramasser les pierres qu’on lui jetait pour s’en faire un piédestal et dominer tout un monde !

C’est que sous cette enveloppe de lutteur acharné et succombant à la peine brûlait une âme ardente de créateur, de ces âmes qui vivifient tout autour d’elles, qui apportent à chacun un peu de leur lumière, de leurs hautes aspirations, âmes généreuses qui ne s’élèvent pas seules, mais qui élèvent en même temps les âmes des autres hommes. Nous devons tous à Berlioz la reconnaissance qu’on doit à un bienfaiteur, à un dispensateur de grâce et de beauté.

Autour de ce groupe d’art, qui nous apparaît presque, dans sa pure et sainte blancheur, comme un monument expiatoire, nous voici réunis non seulement dans un sentiment de même admiration, mais encore avec la ferveur pieuse de pécheurs repentants.

Le voilà donc sur son rocher, à Monte-Carlo, le Prométhée musicien, l’Orphée nouveau qui fut déchiré par la plume des écrivains comme autrefois l’ancien par la griffe des Ménades. Mais le rocher est ici couvert de roses ; l’aigle dévorant s’en est enfui pour toujours. Berlioz y connaîtra dans l’apothéose le repos qu’il chercha vainement dans la vie. La mort, c’est l’apaisement, et cet autel de marbre, c’est la déification.

S’il pouvait vivre encore, qu’il serait heureux de ce pays d’enchantement qui l’entoure et comme il y trouverait ses rêves épanouis.

Le long de ces pentes fleuries qui montent en serpentant vers le ciel, son esprit d’illusion croirait voir