Page:Maupassant, Des vers, 1908.djvu/113

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Et leurs esprits, confus comme après un réveil,
S’étonnent vaguement des rumeurs qu’ils entendent.
Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.
L’homme se tourne un peu vers son antique amie,
La regarde un instant et dit : « Il fait bien bon. »
Elle, levant sa tête encor tout endormie
Et parcourant de l’œil les horizons connus,
Lui répond : « Oui, voilà les beaux jours revenus. »
Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.
Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres ;
Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau
Les traversent parfois d’une brusque secousse,
Ainsi qu’un vin trop fort montant à leur cerveau.
Ils balancent leurs fronts d’une façon très douce
Et retrouvent dans l’air des souffles d’autrefois.
Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix :
« C’était un jour pareil que vous êtes venue
Au premier rendez-vous, dans la grande avenue. »
Puis ils n’ont plus rien dit ; mais leurs pensers amers
Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,
Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,
S’en retournent toujours par le même sillage.
Il reprit : « C’est bien loin, cela ne revient pas.
Et notre banc de pierre, au fond du parc, – là-bas ? »
La femme fit un saut comme d’un trait blessée :
« Allons le voir », dit-elle, et, la gorge oppressée,
Tous deux se sont levés soudain d’un même effort !

Coupe prodigieux tant il est grêle et pâle.
Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d’or,
Elle, sous les dessins étranges d’un vieux châle !