Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/145

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LE COLPORTEUR.

Donc, une nuit sur la route blanche, j’aperçus devant moi un homme qui marchait. Oh ! presque chaque fois j’en rencontrais de ces voyageurs de nuit de la banlieue parisienne que redoutent tant les bourgeois attardés. Cet homme allait devant moi lentement sous un lourd fardeau.

J’arrivais droit sur lui, d’un pas très rapide qui sonnait sur la route. Il s’arrêta, se retourna ; puis, comme j’approchais toujours, il traversa la chaussée, gagnant l’autre bord du chemin.

Alors que je le dépassais vivement, il me cria :

— Hé, bonsoir, monsieur.

Je répondis :

— Bonsoir, compagnon.

Il reprit :

— Vous allez loin comme ça ?

— Je vais à Paris.

— Vous ne serez pas long, vous marchez bien. Moi, j’ai le dos trop chargé pour aller vite.

J’avais ralenti le pas.

Pourquoi cet homme me parlait-il ? Que transportait-il dans ce gros paquet ? De vagues soupçons de crime me frôlèrent l’esprit et me rendirent curieux. Les faits divers des journaux en racontent tant, chaque matin, accomplis dans cet endroit même, la presqu’île de Gennevilliers, que quelques-uns devaient être vrais. On n’invente pas ainsi, rien que pour amuser les lecteurs, toute cette litanie d’arrestations et de méfaits variés dont sont pleines les colonnes confiées aux reporters.

Pourtant la voix de cet homme semblait plutôt craintive que hardie, et son allure avait été jusque-là bien plus prudente qu’agressive.

Je lui demandai à mon tour :

— Vous allez loin, vous ?