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ŒUVRES POSTHUMES.

blaguait les mobiles, l’artillerie inutile. Il annonça que Bismarck allait bâtir une ville de fer avec les canons capturés. Et soudain il mit ses bottes contre la cuisse de M. Dubuis, qui détournait les yeux, rouge jusqu’aux oreilles.

Les Anglais semblaient devenus indifférents à tout, comme s’ils s’étaient trouvés brusquement renfermés dans leur île, loin des bruits du monde.

L’officier tira sa pipe et, regardant fixement le Français :

— Vous n’auriez bas de tabac ?

M. Dubuis répondit :

— Non, monsieur.

L’Allemand reprit :

— Je fous brie t’aller en acheter gand le gonvoi s’arrêtera.

Et il se mit à rire de nouveau :

— Je vous tonnerai un bourboire.

Le train siffla, ralentissant sa marche. On passait devant les bâtiments incendiés d’une gare ; puis on s’arrêta tout à fait.

L’Allemand ouvrit la portière et, prenant par le bras M. Dubuis :

— Allez faire ma gommission, fite, fite !

Un détachement prussien occupait la station. D’autres soldats regardaient, debout le long des grilles de bois. La machine déjà sifflait pour repartir. Alors, brusquement, M. Dubuis s’élança sur le quai et, malgré les gestes du chef de gare, il se précipita dans le compartiment voisin.

Il était seul ! Il ouvrit son gilet, tant son cœur battait, et il s’essuya le front, haletant.

Le train s’arrêta de nouveau dans une station. Et tout à coup l’officier parut à la portière et monta,