Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/210

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ŒUVRES POSTHUMES.

Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.

Son mari entrait. Il demanda tout surpris :

— Qu’est-ce que tu as donc ?

Il était heureux, lui, tout à fait heureux, n’ayant jamais rêvé une autre vie, d’autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s’y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d’esprit.

Il ne comprenait pas qu’on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes ; il ne comprenait point qu’il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons ; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l’été, que l’automne, que l’hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.

Elle ne pouvait rien répondre et s’essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :

— J’ai… je… je suis un peu triste… je m’ennuie un peu…

Mais une terreur la saisit d’avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :

— Et puis… j’ai… j’ai un peu froid.

À cette parole, il s’irrita :

— Ah ! oui… toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu ! tu n’as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici.


La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :

— Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu’à la mort.

Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu lui dire cela :