Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/227

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LETTRE TROUVÉE SUR UN NOYÉ.


Ces gens-là sont charmants qui se donnent la peine,
Afin qu’on s’intéresse à ce pauvre univers,
D’attacher des jupons aux arbres de la plaine
Et la cornette blanche au front des coteaux verts.

Çerte ils n’ont pas compris les musiques divines,
Éternelle nature aux frémissantes voix,
Ceux qui ne vont pas seuls par les creuses ravines
Et rêvent d’une femme au bruit que font les bois.

Je m’attendais à des reproches. Pas du tout. Elle murmura :

— Comme c’est vrai !

Je demeurai stupéfait. Avait-elle compris ?

Notre barque, peu à peu, s’était approchée de la berge et engagée sous un saule qui l’arrêta. J’enlaçai la taille de ma compagne et, tout doucement, j’approchai mes lèvres de son cou. Mais elle me repoussa d’un mouvement brusque et irrité :

— Finissez donc ! Êtes-vous grossier !

J’essayai de l’attirer. Elle se débattit, saisit l’arbre et faillit nous jeter à l’eau. Je jugeai prudent de cesser mes poursuites. Elle dit :

— Je vous ferai plutôt chavirer. Je suis si bien ! Je rêve. C’est si bon !

Puis elle ajouta avec une malice dans l’accent :

— Avez-vous donc oublié déjà les vers que vous venez de me réciter ?

C’était juste. Je me tus.

Elle reprit :

— Allons, ramez.

Et je m’emparai de nouveau des avirons.

Je commençais à trouver longue la nuit et ridicule mon attitude. Ma compagne me demanda :

— Voulez-vous me faire une promesse ?

— Oui. Laquelle ?