Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/226

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ŒUVRES POSTHUMES.

de lune afin de pouvoir se mieux monter la tête.

Nous avons dîné dans une auberge, sur la rive, puis vers dix heures on s’embarqua. Je trouvais l’aventure fort bête, mais comme ma compagne me plaisait je ne me fâchai pas trop. Je m’assis sur le banc, je pris les rames, et nous partîmes.

Je ne pouvais nier que le spectacle ne fût charmant. Nous suivions une île boisée, pleine de rossignols ; et le courant nous emportait vite sur la rivière couverte de frissons d’argent. Les crapauds jetaient leur cri monotone et clair ; les grenouilles s’égosillaient dans les herbes des bords, et le glissement de l’eau qui coule faisait autour de nous une sorte de bruit confus, presque insaisissable, inquiétant, et nous donnait une vague sensation de peur mystérieuse.

Le charme doux des nuits tièdes et des fleuves luisants sous la lune nous pénétrait. Il faisait bon vivre et flotter ainsi, et rêver et sentir près de soi une jeune femme, attendrie et belle.

J’étais un peu ému, un peu troublé, un peu grisé par la clarté pâle du soir et par la pensée de ma voisine.

— Asseyez-vous près de moi, dit-elle.

J’obéis. Elle reprit :

— Dites-moi des vers.

Je trouvai que c’était trop ; je refusai ; elle insista. Elle voulait décidément le grand jeu, tout l’orchestre du sentiment, depuis la Lune jusqu’à la Rime. Je finis par céder, et je lui récitai, par moquerie, une délicieuse pièce de Louis Bouilhet, dont voici les dernières strophes :

Je déteste surtout ce barde à l’œil humide
Qui regarde une étoile en murmurant un nom
Et pour qui la nature immense serait vide,
S’il ne portait en croupe ou Lisette ou Ninon.