Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/243

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LE TIC.

— Ah ! vous faites allusion au spasme de ma main chaque fois que je veux prendre quelque chose ? Cela provient d’une émotion terrible que j’ai eue. Figurez-vous que cette enfant a été enterrée vivante !

Je ne trouvai rien à dire qu’un « Ah ! » de surprise et d’émotion.

Il reprit :

— « Voici l’aventure. Elle est simple. Juliette avait depuis quelque temps de graves accidents au cœur. Nous croyions à une maladie de cet organe, et nous nous attendions à tout.

On la rapporta un jour froide, inanimée, morte. Elle venait de tomber dans le jardin. Le médecin constata le décès. Je veillai près d’elle un jour et deux nuits ; je la mis moi-même dans le cercueil, que j’accompagnai jusqu’au cimetière où il fut déposé dans notre caveau de famille. C’était en pleine campagne, en Lorraine.

J’avais voulu qu’elle fût ensevelie avec ses bijoux, bracelets, colliers, bagues, tous cadeaux qu’elle tenait de moi, et avec sa première robe de bal.

Vous devez penser quel était l’état de mon cœur et l’état de mon âme en rentrant chez moi. Je n’avais qu’elle, ma femme étant morte depuis longtemps. Je rentrai seul, à moitié fou, exténué, dans ma chambre, et je tombai dans mon fauteuil, sans pensée, sans force maintenant pour faire un mouvement. Je n’étais plus qu’une machine douloureuse, vibrante, un écorché ; mon âme ressemblait à une plaie vive.

Mon vieux valet de chambre, Prosper, qui m’avait aidé à déposer Juliette dans son cercueil, et à la parer pour ce dernier sommeil, entra sans bruit et demanda :

— Monsieur veut-il prendre quelque chose ?

Je fis « non » de la tête sans répondre.