Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/254

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ŒUVRES POSTHUMES.

Mais, dans son cœur tout remué, il sentait, comme une bête réveillée qui l’aurait mordu, son ancien amour renaître.

La jeune fille bavardait, et parfois des intonations retrouvées, des mots familiers à sa mère et qu’elle lui avait pris, toute une manière de dire et de penser, cette ressemblance d’âme et d’allure qu’on gagne en vivant ensemble, secouaient Lormerin de la tête aux pieds. Tout cela entrait en lui, faisant plaie dans sa passion rouverte.

Il se sauva de bonne heure et fit un tour sur le boulevard. Mais l’image de cette enfant le suivait, le hantait, précipitait son cœur, enfiévrait son sang, Loin des deux femmes il n’en voyait plus qu’une, une jeune, l’ancienne, revenue, et il l’aimait comme il l’avait aimée jadis. Il l’aimait avec plus d’ardeur, après ces vingt-cinq ans d’arrêt.

Il rentra donc chez lui pour réfléchir à cette chose bizarre et terrible, et pour songer à ce qu’il ferait.

Mais comme il passait, une bougie à la main, devant sa glace, devant sa grande glace où il s’était contemplé et admiré avant de partir, il aperçut dedans un homme mûr à cheveux gris ; et, soudain, il se rappela ce qu’il était autrefois, au temps de la petite Lise ; il se revit, charmant et jeune, tel qu’il avait été aimé ! Alors, approchant la lumière, il se regarda de près, comme on examine à la loupe une chose étrange, inspectant les rides, constatant ces affreux ravages qu’il n’avait encore jamais aperçus.

Et il s’assit, accablé, en face de lui-même, en face de sa lamentable image, en murmurant : « Fini, Lormerin ! »


Fini a paru dans le Gaulois du lundi 25 juillet 1885.