Page:Maupassant - Œuvres posthumes, I, OC, Conard, 1910.djvu/253

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FINI.

parue et revenue ! Il la retrouvait telle qu’on la lui avait enlevée vingt-cinq ans plus tôt. Celle-ci même était plus jeune encore, plus fraîche, plus enfant.

Il avait une envie folle d’ouvrir les bras, de l’étreindre de nouveau en lui murmurant dans l’oreille :

— Bonjour, Lison !

Un domestique annonça :

— Madame est servie !

Et ils entrèrent dans la salle à manger.

Que se passa-t-il dans ce dîner ? Que lui dit-on, et que put-il répondre ? Il était entré dans un de ces songes étranges qui touchent à la folie. Il regardait ces deux femmes avec une idée fixe dans l’esprit, une idée malade de dément :

— Laquelle est la vraie ?

La mère souriait répétant sans cesse :

— Vous en souvient-il ?

Et c’était dans l’œil clair de la jeune fille qu’il retrouvait ses souvenirs. Vingt fois il ouvrit la bouche pour lui dire : « Vous rappelez-vous, Lison ?… » oubliant cette dame à cheveux blancs qui le regardait d’un œil attendri.

Et cependant, par instants, il ne savait plus, il perdait la tête ; il s’apercevait que celle d’aujourd’hui n’était pas tout à fait pareille à celle de jadis. L’autre, l’ancienne, avait dans la voix, dans le regard, dans tout son être quelque chose qu’il ne retrouvait pas. Et il faisait de prodigieux efforts d’esprit pour se rappeler son amie, pour ressaisir ce qui lui échappait d’elle, ce que n’avait point cette ressuscitée.

La baronne disait :

— Vous avez perdu votre entrain, mon pauvre ami.

Il murmurait :

— Il y a beaucoup d’autres choses que j’ai perdues !